Je me souviens d’un trajet en tortillard à vapeur entre Saint-Lô et La Haye-du-Puits, en Cotentin. J’avais neuf ans, peut-être ; je montais dans un train pour la première fois et je redoutais par-dessus tout les escarbilles qui ne manqueraient pas de m’aveugler si je me penchais à la fenêtre. C’était l’époque des wagons de troisième classe aux sièges en bois, d’accortes paysannes encombrées de panières remplies de volailles et de ripailles pantagruéliques à l’heure de midi. « Donnes m’en c’te peau ben grasse. C’est l’meilleu ! ». On ne voyage plus ainsi de nos jours.

 Moi qui suis volontiers casanier et qui n’apprécie rien tant que la tranquillité de ma combe perdue au fond de tout, j’ai toujours aimé l’atmosphère des gares. L’effervescence des départs, l’incertitude des retours, l’appétit de découvertes qui fait briller les yeux, la crainte de l’inattendu qui tend les nuques et, parfois, la fatigue qui courbe les échines. Les "Trains pas comme les autres" de François Gall et Bernard d’Abrigeon m’ont toujours fait rêver.

 Les trains, de nos jours, n’ont plus cette poésie. On exige d’eux qu’ils partent l’heure, qu’ils soient silencieux, chauffés en hiver et réfrigérés en été, qu’ils traversent les campagnes le plus rapidement possible, au risque de donner le tournis aux plus placides des bovidés, et, surtout, qu’ils arrivent à l’heure. Pouvez-vous m’expliquer en quoi le fait que le train se range le long du quai d’arrivée dix ou quinze minutes après l’horaire prévu pourrait faire basculer votre destin dans les pires cauchemars ? C’est pourtant la ritournelle que vous entendez inévitablement lorsque, agglutinés devant la portière et encombrés de valises lourdes comme un sac de blé à la moisson ou d’énormes sacs à main où l’on pourrait dissimuler le butin entier d’un cambriolage de la Banque de France, (sans oublier le paquet de revues sous le bras, le "baisenville" accroché à l’épaule, l’écharpe qui glisse au cou, le téléphone portable qui sonne au plus mauvais moment etc.…), énervés, soufflant et ahanant comme cent buffles tirant leur charroi de riz, ils attendent avec impatience que le train s’immobilise, enfin.

 Pour moi, je m’étais muni du dernier opus de François Reynaert "Nos Ancêtres les Gaulois" (j’y reviendrai un jour prochain) pour le cas où l’ennui s’insinuerait. Les enfants de ma voisine de droite se montrèrent suffisamment turbulents pour l’écarter, courant, sautant, se chamaillant et reniflant à souhait. Mais je ne reprocherai jamais aux enfants d’animer la vie autour d’eux. Ils furent d’ailleurs merveilleusement secondés par la grosse femme qui occupait le siège qui me précédait. Elle tint absolument à faire bénéficier l’ensemble des passagers des diverses conversations téléphoniques qu’elle partagea avec sa fille ainée que son concubin venait de quitter, avec son voisin de palier accablé d’une maladie rare et incurable, avec une ancienne "collègue" de travail du temps où elle avait encore un emploi et avec son "ami", buveur invétéré et bon-à-rien notoire, qui devait impérativement abandonner sa "coinchée" au bistrot qui fait le coin de la rue Pasteur avec la rue le Tourtre pour venir la rejoindre sur le quai.

 Le train arriva à l’heure. On ne parle jamais assez des trains qui arrivent à l’heure et on a tord. Cela rassure. Je retrouvai avec plaisir la célèbre coupole de la gare lémovice escortée de son étrange phallus. La Ville, endormie comme à son habitude, brillait des mille feux de ses lampadaires. Là-bas, au fond d’une combe perdue au cœur des Monts, Adèle, sans doute, m’attendait. (© Roland Bosquet)