« Tout le monde, au village, l’appelait la Jabote. On l’aimait bien. Elle était certes un peu braque et parlait beaucoup d’une petite voix pointue avec le débit sec et rapide de ceux qui craignent de ne pouvoir tout dire. Mais elle était aussi de service. Tant pour les corvées dans les champs à la période des foins ou du ramassage des pommes de terre que pour soigner le grand-père qui perd la tête ou la nouvelle accouchée débordée par sa marmaille. On passait sur le babil incessant et on disait « Va chercher la Jabote ! » Et la Jabote accourait. Vive et volubile comme une mésange autour de son nid. Et le soir, à la maison, lorsque la nuit venait enfin border le jour épuisé de fatigue, elle était encore penchée sur quelque ravaudage pour ses hommes ou la vieille voisine impotente.

 Mais un jour, la Jabote avait refusé de quitter son lit. Elle s’était recroquevillée tel un nourrisson sous l’épaisse courtepointe et avait décidé de n’en plus sortir. « Et les vaches, la Jabote ? », avait demandé Julien. Mais la Jabote avait tourné la tête contre le mur, le regard perdu vers un lointain que Julien ignorerait toujours. Peut-être y voyait-elle le Père, parti dix ans plus tôt à la suite d’un coup de pied de cheval ? Peut-être y retrouvait-elle une enfance égarée à jamais au milieu des travaux de la ferme, des lessives sans fin au lavoir, des bidons de lait lourds comme des sacs de blé à la moisson ou des courses derrière les vaches affolées par l’orage.

 Résigné, Julien redoubla d’attentions. Il lui confectionna des potées entières de pommes de terre bouillies avec un oignon, son plat préféré, la lava, la sécha, la frictionna à l’eau de Cologne dans l’espoir que ce vilain frottis rendrait enfin un peu de couleur à sa peau devenue grise et fripée. Pour lui redonner envie de retrouver la vie, il lui rapporta les potins glanés à la sortie de la messe du dimanche ou au bistrot de la mère Goulard, lui parla des vaches, la Brune, si douce, la Roussette qui était plutôt butailleuse et la Noiraude qui venait de mettre bas un beau veau de printemps qui gambaderait bientôt dans l’herbe grasse du clos en butte. Il lui raconta les pommiers en fleurs, les coquelicots sur les talus et les haricots du potager.

 Trois jours plus tôt, comme à son ordinaire, il avait calé le jouquet sur ses épaules avec un bidon de fer blanc à chaque bout et était allé traire leurs trois vaches qui patientaient dans le clos en coin à vingt minutes de la maison. Á son retour, machinalement, il avait poussé la porte de la chambre. Dans la pénombre, il avait alors aperçu le visage trop pâle de la Jabote, le trou noir de sa bouche ouverte et les deux points brillants comme des braises de coudrier trop sec de ses yeux fixant le vide. La Jabote avait fini par rejoindre le Père ! » (Extrait de "Le Chartil, de la Normandie au Limousin "/ roman / Roland Bosquet / Éditions de la Veytizou)