Dans leur enclos, les deux chèvres naines ruminent paisiblement au milieu d’une tache de soleil. Elles se précipitent avec gourmandise lorsqu’elles m’aperçoivent, en quête de la friandise que je manque rarement de leur apporter, quartier de pomme, crouton de pain ou simple poignée de foin. Le fond de l’air est doux, à peine troublé d’un filet de brise chargé d’effluves de terre mouillée et d’humus. Les ramiers qui ont élu domicile dans les grands sapins traversent le jardin à grandes envolées et les tourterelles, dans le châtaignier voisin, s’interpellent d’une branche à l’autre. J’ôte mon écharpe et m’ébroue comme un jeune poulain mis au pré pour la première fois. Je décide de commencer la taille annuelle des haies autour de mon courtil.

 C’est une tâche excitante. Imaginez la repousse de châtaigner, de noisetier ou de frêne de l’année précédente. Elle est large comme le pouce, drue et lisse et s’élance vers le ciel droite comme une hampe de framée. Elle vous défie. « Tu n’oseras pas me couper. Vois comme je suis lisse et droite ! Une véritable réussite de la nature ! ». En fait, vous avez devant vous l’inspecteur des impôts qui s’étonne que vous déclariez de si maigres droits d’auteur. Vous coupez. Alors se dresse la dame du téléphone qui tient absolument à vous vendre, dans un français par ailleurs laborieux, de nouvelles fenêtres, des panneaux solaires, une assurance-vie et un don pour les chiens perdus sans collier. Vous coupez encore. Et là, c’est le fondu de moto de randonnée qui fait pétarader son engin sous vos fenêtres dès huit heures chaque samedi matin. Vous coupez bien sûr. Vous coupez encore pour les visiteurs du soir, tout de noirs vêtus et prosélytisme en bandoulière, qui forcent votre porte. Et vous coupez avec hargne pour  le citadin à la morgue méprisante qui, chaque fin de semaine, rejoint sa campagne sise à trois clos de chez vous et prend un malin plaisir à tondre sa pelouse avec une débroussailleuse thermique à l’heure même où vous buvez l’apéritif avec des amis sur votre terrasse.

 Et vous coupez encore et encore. Les branches s’entassent, se mêlent et s’enchevêtrent. Vous trébuchez, vous tombez mais vous vous relevez et repartez à l’assaut de tous ces importuns qui s’acharnent à gâcher vos heures claires. Á midi, vous avez défriché votre haie sur dix bons mètres et vous pensez que, décidément, vous avez bien travaillé. Vos bras sont douloureux. Votre dos vous fait souffrir. Une longue balafre sanguinolente orne votre front. Qu’importe. Vous êtes délivré et heureux. Apaisé.

 En portant une brassée de bois pour la cheminée (en fait, il ne fait pas aussi chaud qu’il y paraît !), j’aperçois, au pied de la haie de troènes, les corolles blanches de quelques perce-neige qui se sont tant bien que mal frayé un chemin entre les feuilles mortes. Nous sommes bien encore au cœur de l’hiver et le bonimenteur de la télévision avait raison. Il ne faut pas se fier aux apparences ; les températures affichées par les thermomètres ne sont pas normales : elles dépassent les moyennes saisonnières. D’ailleurs, la lune, haut piquée dans le ciel, fixe encore sur les jardins son froid regard polaire. Je crois que je vais attendre qu’elle redescende pour tailler, couper, et couper encore… (© Roland Bosquet)