«L’homme recula d’un pas, cracha dans ses mains, respira une large goulée d’air et lança sa cognée d’un bon coup de rein. Son han sonore fit le tour de la clairière et revint en écho. Il relança son outil avec autant d’entrain, taillant une éclape jaune qui tomba dans la mousse. Il se baissa alors, la ramassa presque religieusement et la flaira longuement comme pour s’enivrer de son parfum. Puis il jeta un dernier regard à ses compagnons et au chêne. Bientôt, ses halètements répondirent avec régularité aux chocs de la hache sur le tronc.

Lorsqu’il eut creusé une belle entaille, après avoir respecté des pauses pour éponger son front, deux compagnons vinrent le relayer. Il ne leur fallut pas longtemps avant que les premiers grincements n’avertissent de la chute. Ce fut le futur maître des lieux qui donna les derniers coups, comme pour montrer que c’était lui le grand prêtre de ce sacrifice rituel. Cette tradition remontait du fond des âges ; il fallait scrupuleusement la respecter pour mériter, demain, les bienfaits de la forêt.

Dans un long gémissement et un grand brouhaha de branches brisées, le chêne s’inclina jusqu’à se confondre avec le taillis. Les hommes se redressèrent, le torse luisant de sueur et l’œil brillant de satisfaction pour cette petite victoire. Ils se vengeaient de la dureté de leur vie, sans méchanceté mais avec fierté.

Les autres s’employèrent alors à dégager les buissons autour de l’arbre puis l’un deux entreprit de l’ébrancher. D’un maître coup de sa hache, il tranchait net, au ras du tronc, des branches grosses comme le bras. Les autres les enlevaient et entassaient à quelques pas le bois pour la chauffe de l’hiver prochain. Avec les modestes ramures inutilisables, il firent un brasier spécial ; sa cendre ferait un bon amendement pour le hort qui cernera la cabane à venir. Bientôt, le tronc apparut, nu et désarmé, couché sur un lit de fougères ; des larges plaies jaunes laissées par la hache s’exhalait une bonne odeur de sève qui embaumait l’air. « Ça fera une bonne faîtière », dit le plus âgé. » (Extrait du roman "L’Enfant aux Cheveux Roux"/ Roland Bosquet/ Éditions de la Veytizou / Lire plus sur http://roland.bosquet.free.fr)