Déjeuné, hier, au Céladon, le restaurant de la Grande Médi@thèque de la Ville, en compagnie de mon vieil ami le Carabin. Il est à son ordinaire un joyeux commensal. Il m'offre alors un visage grave, presque austère. Point de blague de salle de garde, point de rire tonitruant. Je m'inquiète. Alors que la serveuse enlève nos assiettes pour nous apporter le café, il se redresse et prend une grande goulée d'air comme pour se donner du courage."Je dois vous dire, dit-il. J'ai lu attentivement  vos chroniques depuis un mois. je crois que vous avez attrapé le virus." Je me trouble. "Vous souffrez d'esprit de sérieux." Je m'étonne. Il explique:" Le syndromez de la Grosse Tête!" Avant que je n'ouvre la bouche pour me défendre, il sort de sa poche le dernier disque de Juliette, "No Parano". "Le meilleur remède!"                              

          Il a raison, bien sûr. Quel meilleur moyen de regarder le monde et soi-même avec le recul nécessaire? "Un petit vélo rouillé / Dans un grincement minable / Tourne sur mon oreiller / Une ronde interminable." C'est vrai que je prépare souvent mes chroniques au petit matin, alors que le sommeil est parti depuis longtemps mais que je paresse encore sous la couette. Est-ce que ça tourne vraiment rond, alors, là-haut, dans ma tête? Je m'interroge. Comme Juliette et comme chacun, j'ai espéré porter le monde à la hauteur de mes rêves (Rue Roger Salengro). Personne n'y parvient jamais mais qui a essayé tient déjà un début de réussite. Par contre, je ne partage pas son avis lorsqu'elle chante:" Je veux vieillir en me terrant / ...vieilir avec les chiens errants / Dans quelque immonde coin de masure." J'apprécie ma retraite, certes, et mon jardin perdu au fond de sa combe au coeur des Monts. mais ce n'est jamais la solitude parce que j'aime aussi à rencontrer mes congénères. Manger le foie gras de canard avec Hélène et Sébastien, marcher dans les bois avec Nicolas, écouter Mozart, Scarlatti ou Chopin avec le Hiboux et Sophie, voir un bon film avec Camille, discourur sans fin avec mes vieux amis les professeurs de lettres du Céladon, lire Alexandre Vialatte  ou même Philippe Delerm (j'y reviendrai un jour prochain) et surtout Eugène Guillevic ou André Duprat avec Marthe Dumas. En fait, pour chasser l'esprit de sérieux, rien ne vaut en effet la chanson écrite par Adamo (on ne l'attendait pas dans ce registre) "Comment a-t-il pu faire une chose pareille?"

         La prescription de mon ami le Carabin est la bonne. Ecouter le dernier disque de Juliette au moins une fois par semaine. Si les symptômes persistent, plonger la tête dans l'eau froide ou, au choix, savourer lentement comme il se doit un verre de sauternes de la cuvée 1996 du château Yquem. (Roland Bosquet)