Telle une robe de villageoise au bal de la Saint-Jean, la colline est parée de larges fleurs multicolores. Parvenu au sommet, j'admire la vallée qui s'étale à mes pieds, aussi vaste qu'une région entière. Mais la nuit approche. Une nuit noire, sans lune pour l'éclairer de sa lumière laiteuse ni étoiles pour guider le voyageur. "Je dois m'être égaré, pensai-je. Ils m'ont dit, à l'auberge, que la ville n'est qu'à cinq lieues. Ils auraient dû dire cinq heures!" Je lance ma moto à vive allure, savourant avec gourmandise le souffle du vent dans mes cheveux. Mais la route se transforme bientôt en un vague chemin de terre et mon engin ralentit de lui-même sa course. Soudain, j'aperçois une silhouette étendue au pied d'un taillis de ronces et de genêts. Un loup? Lorsque j'arrive à sa hauteur, celle-ci se relève et se met à hurler. Une longue complainte de bête à l'agonie. Les animaux ont-ils peur de la mort ? Mais déjà, le sentier s'élance à l'assaut d'une nouvelle colline. Au sommet, une harde entière apparaît. Les ombres des fauves se dessinent crument sur le ciel éclairé par la lune qui est parvenue à se libérer de sa gangue de nuages.Leurs yeux verts, qui m'observent, tracent une ligne ondulante telle une frontière infranchissable. Je veux m'arrêter. Expliquer que je désire seulement rejoindre mon père qui m'attend à la ferme du Chanloup. "Voyez la fumée qui s'échappe de la cheminée de sa maison!" Au-delà de l'horizon, en effet, un trait clair griffe le ciel en une longue cicatrice. Mais c'est à cet instant qu'elle paraît, immense et pâle, au-dessus d'un buisson de genévriers. "Vous ici? " Dans sa main délicate, elle me tend une poignée de baies rouges et brillante. Je veux m'en saisir mais elle s'éloigne en direction de la rivière qui coule en contrebas. Je m'élance à mon tour. Attiré moi aussi par l'écume qui bruisse su murmure des vagues. "Attendez-moi!" A l'approche de l'aulnaie, elle se tourne vers moi et sourit. "Attendez-moi!" Je presse le pas mais le vent se dresse d'un coup et bloque mon élan. Je trébuche contre une pierre et m'effondre sur le sol. "Euer Werk bat mir gefallen!" Les mains treblantes et la poitrine en feu comme après une course éperdu à travers une lande déserte, j'ouvre les yeux. Adèle, ma chatte, me fixe avec étonnement tandis que la voix continue."Und das liebe Mädchen sagt allen eine gute Nacht." Je comprends que je me suis assoupi en écoutant la faleuse et triste histoire du jeune apprenti amoureux de la belle meunière! (Roland Bosquet)