Falaise. Sagement rangés par catégorie comme soldats à la bataille, les livres m'encerclent de toute part : policiers, voyages, santé, cuisine, histoire, scolaires, littérature... En provenance de la réserve, un filet d'air frais disperse des odeurs d'encre et de vieux papier. Toutes les cinq minutes, la sonnette de l'entrée de la librairie signale l'arrivée d'un client. "Plutôt une cliente, m'a expliqué le maître des lieux en me fixant de ses gros yeux globuleux par-dessus ses lunettes. Ce sont les femmes qui achètent les livres !"

         Peu nombreuses, hélas, sont celles qui, depuis mon arrivée, se sont aventurées jusqu'à moi. Mon hôte m'a pourtant dégagé un bel espace entre les rouleaux de papier-cadeau et des paquets de revues invendues. Au centre de ce carré, un chaise pliante de jardin accompagne une petite table recouverte d'un plaid au lourd parfum de lavande. Dressées à chaque coin telles des tours de château-fort, les deux piles égales de mon dernier roman "Le Chartil, de la Normandie au Limousin", me font un rempart pour le cas où une horde d'admiratrices se précipitait pour exiger une dédicace personnalisée et une signature. Mais les rêves m'emportent vers des contrées improbables lorsque je prends soudain conscience du mutisme de la sonnette d'entrée. Serait-elle en panne ? Les clientes respecteraient-elles, en milieu de matinée, une pause particulière dans leurs frénétiques achats ? "Je ne comprends pas, m'apostrophe alors le libraire depuis sa caisse. Normalement, pour un samedi matin, il devrait y avoir plus de monde ! J'ai même mis une affiche sur la porte et le journal vous a signalé !" J'ai déjà remarqué que c'est généralement le jour où je pratique une séance de dédicaces que la population du lieu part en vacances, fait ses courses du mois à la Grande Ville ou s'aperçoit inopinément que son porte-monnaie est vide. Mais c'est à ce moment que retentit à nouveau la sonnette et que s'engouffre une revigorante bouffée de vie. Le libraire tente d'engager la conversation mais le silence retombe comme un couperet. Quelques instants plus tard, apparaît devant moi une grande fille dégingandée brandissant à bout de bras telle une arme infaillible un exemplaire de mon livre. "Ah, je suis bien heureuse de vous rencontrer !" La douceur mélodieuse de sa voix, en contraste parfait avec son apparence physique, m'évoque irrésistiblement la petite variation de Mozart intitulée "Louison dormait". Je me lève pour l'accueillir dignement. Elle se penche vers moi et une fugace fragrance de myosotis m'environne. "J'ai lu votre livre trois !" Je suis flatté de tant de persévérance et le lui avoue. Elle sourit et ses yeux s'éclairent d'un bleu intense. "Ma mère m'a dit que vous êtes cousins. C'est vrai ?"

           Les séances de dédicaces sont ainsi, parfois, l'occasion de rencontres inattendues, savoureuses, différentes. Et c'est bien là leur charme ! (Roland Bosquet)