Ce matin, comme chaque matin, je suis allé saluer les chèvres naines. Je leur ai donné, en surplus, un quartier de pomme tombée de son pommier qui étend à proximité de leur enclos ses branches tordues et courbée sous poids des fruits. Comme chaque matin, j’ai ensuite visité les pigeons qui ne manquent jamais de saluer mon arrivée par un charivari  de plumes. Observant que leur réserve de blé s’est fort amenuisée, je m’empresse de la réapprovisionner. Le ballet protocolaire qui suit est exemplaire. L’ancien s’octroie d’emblée le droit de picotage. Ce droit ne s’étend d’abord qu’à sa compagne que son statut privilégie ainsi sur le reste de la communauté. Puis les autres mâles et leurs femelles sont acceptés à la table royale tandis que les jeunes de l’année rivalisent d’adresse au vol acrobatique d’un perchoir à l’autre. Ils n’obtiendront le droit de se restaurer que lorsque les autres seront repus. Jusqu’à quel point, me dis-je en me dirigeant vers le jardin potager, ce scrupuleux respect de la hiérarchie ne reflète-t-il pas le fonctionnement de notre actuelle société ?

        Car, pas plus aujourd’hui qu’en 1968, les jeunes n’ont accès aux rênes réelles du pouvoir que sont les responsabilités. Tout autant qu'hier sinon plus, il leur est exigé toujours plus de connaissances et d’abnégation. Leur entrée dans la vie réelle et le monde du travail est sans cesse repoussée. Faites des stages, commencez par des CDD, on verra plus tard pour un CDI. Comment bâtir sur la durée dans ces conditions ? Une multitude de jouets, électroniques et autres, est par ailleurs mise entre leurs mains dès leur plus jeune âge. Comme s’il fallait les garder dans l’enfance le plus longtemps possible. Et, comble de la mauvaise foi sinon de la malhonnêteté,  chefs d’entreprises et tautologues réunis déplorent dans le même temps leur manque de maturité, de savoir faire et d’ambition.

        Que va-t-il se passer demain alors que cette génération de 1968 sort peu à peu du circuit des responsabilités ?  Il est fort à craindre qu’il ne se passe rien. Cette génération a travaillé dur pour parvenir au bien-être (sans pour autant y trouver d’ailleurs le bonheur qui est d’une tout autre nature).  Elle prétend à présent jouir d’un repos qu’elle affirme bien mérité comme le dit la formule populaire. Mais elle ne lâche pas pour autant les rênes du pouvoir. Car qui dirige, qui possède, qui décide ? Les mêmes qu’il y a vingt ans, qu’il y a dix ans. Et cette situation est faite pour perdurer. Les seniors, pour ne pas dire les vieux, vont devenir de plus en plus nombreux, de plus en plus exigeants et de plus en plus coûteux. Toutes les énergies sont d’ores et déjà orientées vers la satisfaction de leurs désirs et de leurs besoins. Dans quel secteur prévoit-on la plus nombreuse création d’emploi ? Vers les services à la personne qui ne requièrent que peu de formation et se contentent de faibles rémunérations. Les jeunes et les vieux possèdent en commun un droit inaliénable : le droit de vote. Mais qui vote ? Les vieux, bien sûr, et non les jeunes. Et les vieux voteront pour le maintient sinon le renforcement de leurs avantages.  Société du plaisir d’un côté et société du labeur et de la frustration de l’autre. Jusqu’à quand ?

       Ma chatte Adèle me fixe d’un œil interrogateur alors que j’entre dans la cuisine une poignée de carottes à la main. Comme si elle portait sur ses épaules les sombres réflexions que m’inspirent mes pigeons. Á moins qu’elle ne souhaite visiter à son tour les dieux lares qui protègent encore mon courtil. Elle s’éloigne d’ailleurs après un dernier regard dédaigneux. Décidément je n’y comprendrai jamais rien aux chats et moins encore aux chattes. (© Roland Bosquet)