Nous avions vingt ans et admirions Jack Kerouac et Nicolas Bouvier. Dés que nous le pouvions nous montions à la capitale applaudir Maurice Fanon et son écharpe à l’Écluse, écouter Jacques Doyen dire Aragon au Bateau Ivre ou nous glisser, passagers clandestins, dans la cuisine de la Contrescarpe pour suivre Colette Magny dans des bœufs mémorables qui s’achevaient à l’heure où les primeurs de la rue Mouffetard rentraient des halles. D’autres soirs, les semelles de nos clarks nous entraînaient au Caveau de la Huchette pour vibrer avec Claude Luter ou Marc Laferrière. Au matin, emmitouflés dans nos duffle-coats, nous rêvions, sur la route du retour vers nos bocages normands, de traversée des États-Unis en 2CV à pédale en braillant du Johnny Cash à tue-tête, nous chantions Suzanne avec Léonard Cohen ou Ballad of a Thin Man avec Bob Dylan et nous priions pour la paix avec Joan Baez. Nous n’avions pas toujours alors de quoi payer nos sandwiches et nos bières pression à la brasserie La Lorraine. Il n’était donc pas envisageable de franchir les océans pour aller écouter la diva du protest-song sur ses terres. Or, voici que quarante années plus tard, chagrinée sans aucun doute par ma défection, celle-ci s’en vient chanter à ma porte. Comment l’ignorer ? C’est ainsi qu’un soir récent, avec mes compères du Céladon, le Professeur, Jean-Paul et Porthos, nous ajoutons nous à la longue file d’attente qui patiente à l’entrée de la salle de spectacle en fredonnant "Cum ba ya, my Lord".

         C’est à celui, bien sûr, qui racontera la plus formidable aventure vécue à cette époque bénie où les études avaient encore le temps d’attendre, où les restaurants universitaires étaient presque accueillants et où les séances de cinéma arts et essais commençaient à minuit. Porthos nous conte ainsi une virée en auto-stop de Venise à Oslo. Je poursuis avec un tour de France dans les mêmes conditions en crayonnant des madones à l’enfant Jésus sur les trottoirs pour justifier la pièce abandonnée par des passants envieux de notre liberté. Le Professeur, qui veut marquer sa docte différence, nous décrit son enthousiasme devant les antiques ruines grecques au cœur d’un Péloponnèse surchauffé par le soleil d’août. Jean-Paul, quant à lui, abandonne d’autant plus facilement la parole aux trois autres qu'il rêve encore du jour où il rencontra la sculpturale assistante de son oncle médecin qui l’avait entraîné à Lambaréné sur les traces du docteur Schweitzer dans l’espoir d’en faire un carabin. Dans un premier temps, nos voisins immédiats se contentent de sourire à l’écoute de nos fanfaronnades. "Galéjades", pensent-ils. Puis ils se souviennent qu'eux aussi vécurent alors des heures qu’ils jugent aujourd’hui extraordinaires. La salle est presque pleine lorsque nous nous installons. En fond sonore, histoire de créer l’ambiance, tourne en boucle "Blowin in the Wind" de Bob Dylan. "Vu la quantité de crânes chenus et de crinières bleues, remarque tout à coup Porthos, on se croirait à un concert de Franck Michaël !" Soupirs et lamentations sur la fuite de nos jeunes années. Nous avons soudain la sensation de jouer aux anciens combattants. Nous qui composons sans doute la première génération dans l’Histoire de notre beau pays à ne pas avoir été appelés à faire la guerre. Nous évoquons avec nostalgie ce fameux disque 33tours de Joan Baez enregistré à Hanoï sous les bombes yankee.

         Justement, à l’heure même où David Pujadas entre en scène,  l’élégante silhouette de Joan Baez s’inscrit dans le rond de lumière au centre du plateau. Un micro, une guitare, une voix. Cette même voix depuis cinquante ans ! Elle n’a pas vieilli, elle ! Elle nous narre avec l’accent de son terroir les mésaventures d’une fille de ferme séduite et abandonnée. Applaudissements polis. Suivent quelques refrains entonnés jadis lors des marches de protestation d'Amnesty International ou de manifestations pour les Droits Civiques aux côtés de Martin Luther King. C’est une vie de contestataire qu’elle déploie calmement devant nous. Nous n’avons pas le temps de culpabiliser sur notre apathie passée car elle enchaîne avec un poème d’Arthur Rimbaud et "Parachutiste" de Maxime Le Forestier. Applaudissements. Saluts. Fuite en coulisse. Rappels, bien sûr. Deux accords pour lancer "Nicolas et Bart" repris par le parterre et les feux de la salle se rallument. C’est un peu court car combien y a-t-il encore de "Nicolas et Bart" dans les prisons du monde ? (Roland Bosquet)