« Civilisation ? Civilisation ? Est-ce que j’ai une gueule de civilisation ? » Les mots volent dans tous les sens sans que personne ne se soucie même d’en considérer le poids. Voulez-vous parler de langues, d’éthique, de géographie, de culture, de religion ? Et quand bien même voudriez-vous évoquer ces concepts aussi vastes que complexes, vous n’arriveriez pas encore à expliquer ce qu’est une civilisation. Mais si vous utilisez ce terme pour embrumer encore les esprits, créer de la confusion, jeter le trouble dans un débat qui n’existe pas ou si peu alors vous avez, sans aucun doute, réussi. Et vous offrez, une fois encore, une fois de trop, une route largement dégagée aux matamores populistes. Et les hésitants auront demain des raisons supplémentaires de préférer la pèche à la ligne quand il s’agira de choisir.

         Civilisation ? Les mots partent dans tous les sens comme des insultes. Des insultes à l’intelligence de l’esprit et du cœur, bien sûr. Et leurs échos se fracassent à leur tour sur d’autres anathèmes qui n’ont pas plus leur place dans ce débat sinon pour ajouter le tumulte au malentendu. On se renvoie l’Histoire à la figure sans en considérer non plus les fondements et les implications. Vous galvaudez la souffrance des victimes de l’inhumanité pour soutenir des arguments qui ne sont qu’appels à la confrontation et au désordre. Vous jouez du sentiment et de l’indignation comme on caresse le matou qui dort, la main sur le cœur enrubanné d’hypocrisie. Mais si votre but était  d’ajouter du vent au tumulte pour éviter de répondre aux questions de tous ceux qui n’ont pas la parole, vous avez, sans aucun doute, atteint votre but. Et vous offrez, une fois encore, une fois de trop, une voie royale à tous ces hâbleurs de préau qui prêchent une xénophobie racornie et un renfermement suicidaire. Et tous ces incertains contraints au silence choisiront de garder les mains dans les poches et le nez en l’air quand il s’agira de décider. Pourquoi, diront-ils, irai-je dans ce monde qui refuse de m’entendre ?

          Quelle place, en effet, pourrait trouver le quidam sans nom et sans étiquette dans le maelström médiatique qui nous environne ? Voici, à main droite,  une famille désorientée et incapable d’établir un corpus cohérent de ses objectifs et de donner son sens au futur. Il faut reconnaître que son totem, par son goût immodéré pour l’opportunisme pragmatique à courte vue, ne la guide guère vers les chemins au longs cours. Voici, à main gauche, une tribu coupée de ses bases. Elle qui prétendait batailler en faveur de la pauvre veuve et de son pauvre orphelin s’est avec le temps recroquevillée sur son confortable matelas d’élus. Que connaît-elle de la vie de ceux-là même qu’elle ignore ? Rien de plus, hélas, que son acolyte d’en face. Alors, lorsqu’arrive la confrontation quinquennale et sa course effrénée pour le Pouvoir, il faut cacher sous le tapis les tristes poussières des ignorances. Il faut mettre sous le boisseau les questions écartées, rejetées, sans réponses.

           Et la meilleure façon de masquer l’incurie est encore de faire des coups d’éclats qui divertiront. Il y faut un allié non seulement consentant mais aussi complice. Un allié qui y trouve son compte. Un allié qui préfère les petits scandales d’opérettes qui se renouvellent régulièrement aux grands débats trop riches d’idées et trop gourmands en temps. Et ceux, là-bas, qui se calaient déjà dans leur fauteuil dans l’espoir de voir surgir entre les belligérants la question qui leur tient aux tripes au sujet de leur avenir et celui de leurs enfants, s’assoupissent peu à peu, endormis par les phrases creuses et les échappatoires. Espérons que les cris d’orfraie des bateleurs ne les réveilleront pas trop brusquement. Espérons qu’ils auront la patience d’attendre la prochaine fois, le prochain débat, pour poser leur question et qu’ils ne suivront pas celui ou celle qui crie le plus fort comme les enfants du village suivaient, jadis, le joueur de flûte ! (© Roland Bosquet)