« Jean-Batisse men graund-pé aveit décidaé, en ch’tu jouornaée de nouvembe, de pilaer sen touniâo de beire. » (cité par Wikipedia dans la Normandie en nouormand)

J’avoue à ma grande honte n’avoir jamais imaginé l’existence une "langue" nouormande. J’avais certes entendu mon graund-pé et quelques anciens avec lui s’exprimer dans cet étrange idiome qu’on ne nous apprenait pas à l’école. Mais monsieur Mauret, l’instituteur, nous enseignait alors qu’il ne s’agissait là que d’un patois à base de vieux "françois" écorché par des paysans isolés au fond de leurs bocages. Combien de fois, pourtant, n’ai-je pas, pendant les vacances scolaires,  feit beire le viau et sorti les vaques de l’établle. Combien de portions, toujours généreuses, du fameux fronmage de la mère Harel n’ai-je pas ingurgité sans savoir que je participais ainsi à une culture originale ? Combien de fois n’ai-je pas bu en cachette un p’tit verre de p`ré ou une goutte de l'ieau-d'vie-d'cidre dans l’ignorance de leur passé profondément ancré dans la chair du Pays ?

         J’entends d’ici les cris d’orfraie des puristes. Ce n’est là qu’un patoué, diront-ils. Combien d’"œuvres littéraires" rédigées en ce langage ? Combien de livres alignés sur les étagères de vos bibliothèques ? La qualité se jaugerait-elle à la quantité ?

          Quaé patoué ou langue universitaire, c’est avec nostalgie que j’ai retrouvé, quelque jours, les sonorités de mon enfance. Après un détour à la seule fin dé r’vaie l’Mont Saint Miché et la Tapiss’rie d’Bayeux comme tout bon touriste, j’ai visité la plus antique demeure de mon village et sa si vieille occupante qu’on dirait qu’elle en porte le même âge. J’ai retrouvé son babillage aussi pointu que jadis, lorsque je m’arrêtais chez elle, en retour de l’école, pour ach’ter l’pain de qua’tliv’es hebdomadaire et chaparder, au passage, un caramel Dupont d’Isigny. Et tu crois que j’vous voyais pas traîner la patt’ par en d’sus l’bocal, toi et tes cousins ? Ah les bonnes odeurs de pain chaud, de cornets à la crème et, à Pâque, d’œufs au chocolat ! Avant de partir, i mint déeux morceaux de boué dauns sa quéminaée afin d’récâoffaer le tâopin d’cafaé sus le bouord dé l’âtre et pausaé sur ses joues parcheminées deux gros baisers chargés de toute la tendresse que je pouvais donner.

          C’est le cœur tout encore chaviré que, raide droit devant la tombe d’men pé et d’men mé, je leur ai conté mon escapade par chez nous et ma conversation avec notre ancienne boulangère. Je suis sûr qu’une petite larme s’est glissée au coin de leurs yeux et qu’ils ont souri doucement. (© Roland Bosquet)