Nous vîmes, cette année là, les hirondelles tourner sept fois autour du clocher de l’église du village avant de déclarer le printemps officiellement ouvert. C’était un signe. Il fut conforté par les vents de bise et de traverse qui se croisèrent sur nos têtes de longues semaines encore, tenant en leur chartils de pleins baquets de froidures et de pluie. Ce ne fut pas sans craintes que les paysans, en leurs campagnes, virent approcher la funeste Saint Médard. On ne peut pas compter sur Barnabé ! D’un commun accord, pour une fois, ils chargèrent le vicaire de la paroisse d’une prière ferme et soutenue en direction du ciel. Ce fut alors qu’on aperçut, non loin du petit bois de Saint-Amand, un oiseau singulier. Un cou grêle ondulant comme une couleuvre. Un bec puissant en forme de poignard de soldat lémovice montant à l’assaut du camp de César, selon l’Historien. De larges ailes de migrateur au long cours selon les dires d’un aviateur à la retraite de passage impromptu dans la vallée. Mais surtout, un plumage au gris d’acier digne de l’armure du vicomte de jadis précieusement conservée au musée du département. Le soir à la veillée, les dires allèrent grand train. C’est un busard, affirma Louis, chasseur invétéré qui craignait pour ses garennes. Un cormoran, assura le vieux Lucien, ancien patron de gabarre sur la Dordogne. Un albatros, le contredit son frère Mathieu qui pratiquait la pêche aux anguilles dans les eaux de la Gironde. Moi je vous dis que c’est un gypaète barbu, certifia  Auguste qui avait fait son service militaire dans les chasseurs alpins. Devant tant de confusion, le maire désigna Henri, l’instituteur, qui faisait aussi office d’écologiste au Conseil Municipal, pour nommer l’inconnu. Il consulta beaucoup. Les registres d’autrefois aux archives de la sous-préfecture, des ornithologues distingués au ministère des Eaux et Forêts et même Marthe Dumas, du Mas du Goth, qui coupait déjà le gui dans les temps d’avant-guerre. Ce fut Gaëtan, le fils bâtard de Salomé qui pratiquait auprès du lavoir, qui répondit. C’est un héron. Il vient pêcher dans l’étang. Il faut dire en effet qu’il est un bel étang au cœur de la chênaie. « Un étang court sur vagues, dont la fortune de terre tient dans le regard d’au moins toute une vie » ainsi que le décrit André Duprat dans son dernier recueil, "L’Étang unique", qui vient de paraître aux Éditions Apeiron. André Duprat s’est en effet donné l’étang pour totem, pour confident, pour entre-soi. Au Pays de l’arbre et de l’eau, il y retrouve sa terre et son humanité. Avec ses rais de ciel qui pétillent dans les frissons de brise. Avec ses berges indécises, ses humbles abysses où dorment les désirs oubliés et les richesses de vie qui bouillonnent alentour. Il est d’autres étangs, en réalité, sous le nom de l’unique. De l’étang à la peau noire perdu dans l’ombre des sous-bois à l’étang à l’eau pourpre embrasé par le soir. De l’étang des jours trop longs et des nuits insomniaques à l’étang des humeurs aux créances insoumises. Et, bien sûr, l’étang fontaine pour les échanges de silences. Mille et un étangs reçus en domaine d’enfance où jeter des galets de hasard et puiser des rêves incertains. Des étangs où feuilleter les solitudes et décompter le temps. Mille étangs comme une mer intérieure, cernée et maîtrisée, où emprisonner les tempêtes et les écrire, l’onde apaisée, à l’aune de la poésie. Car tout l’art d’André Duprat est là. Dans sa manière si particulière, et si loin de la normalitude, de déposer ses mots comme des cailloux blancs et d’en parer l’amer d’ironie désabusée. (© Roland Bosquet)