Éole, sensible sans doute aux prières des paysans, a poussé ses nuées jusqu’au-dessus de notre vallée perdue au cœur des Monts. Zeus, sensible sans doute aux attentions de son régisseur des vents, a envoyé la pluie. Et voici, en effet, qu’elle tombe enfin. Demain, les forsythias se redresseront, les hortensias rouvriront leurs feuilles recroquevillées et les dahlias lanceront de nouveaux boutons. Demain, l’herbe reverdira. Ce ne sera pourtant que plaisir de vieux bougon accroché à son courtil. Car, plus puissant que la sécheresse, le déclin des campagnes se poursuit. Une ferme, hier encore, a perdu son laboureur. Quelques champs s’ajouteront à ceux de son voisin. La plupart retourneront à la friche dont les avaient sortis, il y a quarante ans, quelques paysans opiniâtres venus de Normandie, de Mayenne ou même de Vendée. Ici, comme partout, le monde des paysans décline et s’en va. L’exode n’est pas d’hier qui a peu à peu vidé les campagnes, raboté les villages, éteint les écoles et les presbytères. Quelques fous encore, obstinés, résistent, comme s’ils ne pouvaient renoncer aux couchers de soleil sur les collines, aux réveils au petit matin pour "s’occuper des bêtes " et au bricolage hasardeux du tracteur trop vieux qui ne veut plus démarrer. Mais la plupart, au bout de leurs forces, abandonnent. C’est l’âme de ces ruraux que Jean-Christophe Laforge montre si bien dans ses photographies. « Partager ces visages des gens du terroir, écrit-il, ces visages sensibles, ces gens qui ont une âme et ne veulent pas qu’on les efface. » Avant de partir, pourtant, ces vieux ont envoyé les jeunes à la ville. Pour qu’ils ne connaissent pas la même vie d’homme et de femme accablés de besogne et de crédits. Pour qu’ils se donnent une vie plus douce. Et ils ont gagné leur pari. Les jeunes sont partis à la ville et ils y sont restés. Dans son roman," Les Pays", (Buchet-Chastel), Marie-Hélène Lafon raconte le fossé qui sépare aujourd’hui ceux-là qui sont devenus ouvriers d’usine, enseignants, fonctionnaires et ceux qui sont restés, arrimés à leur terre par toutes les fibres de leur corps. Là un monde qui se délite et là-bas un monde déraciné. Claire, l’héroïne, sent bien qu’elle fuit. Son angoisse est de redoubler l’année scolaire et de perdre les bourses. Il lui faudrait alors retomber dans ce monde rugueux du silence qui s’éloigne de la vie. Et pour mieux s’écarter de cet endroit d’où elle vient et mieux s’intégrer à la ville, elle transforme ses peurs en savoir. Elle plonge, ironie, dans le latin et le grec, des langues mortes. Comme pour mieux appréhender la mort de celles de son terroir. Elle rencontre un "pays", un gars extrait comme elle de la terre. Mais il ne rêve que d’y retourner le temps des vacances ou le temps d’un week-end. Comme s’il ne savait pas vivre sans. Et Claire mesure alors la distance qui la sépare de ceux qui continuent à vivre là-bas. Elle va devenir enseignante, bien sûr. Le comble de la réussite sociale pour son père. Mais c’est cette réussite même qui va irrémédiablement séparer ces deux êtres qui, décidément, ne sauront jamais se parler. L’histoire de Claire est malgré tout absente de nostalgie ou de désespoir. Elle sourd au contraire d’une belle énergie et surtout de lucidité. Merci, en tout état de cause, à Jean-Christophe Laforge et Marie-Hélène Lafon qui, chacun dans son registre, transgressent la normalitude qui accepte, loin des belles déclarations, que disparaisse ce monde où sont, précisément, enracinées nos origines. (© Roland Bosquet)