Grimaud

   Elle est connue comme le loup blanc dans le monde pianistique international. Outre ses qualités techniques exceptionnelles, ses interprétations de Schumann, Mozart et Bach, si elles ne font pas toujours référence, sont toujours reconnues pour leur lecture en empathie avec le compositeur. Elle se devait de revenir vers Johannes Brahms. Comme à son habitude, elle s’est jetée à cœur perdu dans un nouveau décryptage des partitions. C’était un peu, pour une romantique, comme de se jeter dans la gueule du loup. Car si Brahms est le légataire des Bach, Mozart et Beethoven, c’est surtout un romantique que son amour inconditionnel et contrarié pour Clara Schumann laissera à tout jamais blessé. Sa musique n’avait pas laissée indifférente l’écorchée vive qu’est Hélène Grimaud. Elle se replonge alors plus profondément encore dans la vie du compositeur. Elle imagine même qu’il aurait écrit sous le pseudonyme de Karl Würth, dont il avait par ailleurs usé pour publier ses premières œuvres, un récit fantastique comme il en abondait alors dans la littérature allemande. Entre deux séances de travail dans un studio de Hambourg, elle en aurait trouvé par hasard le manuscrit dans une étrange boutique d’antiquités disparue cinq ans plus tôt. Et elle nous fait revivre les aventures du héros tout en nous faisant partager en alternance ses réflexions. Le premier erre dans une nature devenue silencieuse à mesure qu’il monte vers le nord, ses brumes et ses maléfices. Elle avance pas à pas sur le chemin du retour vers ses loups de Salem. En réalité, et elle l’apprendra en tentant de voir de l’autre côté du miroir de Lewis Carroll qu’elle avait acheté avec les feuillets de Karl Würth, elle découvrira que c’est en elle-même qu’elle doit chercher la vérité. Son "Retour à Salem", publié chez Albin Michel, demeure pour le lecteur une énigme jusqu’à la dernière page. Ce n’est évidemment pas une autobiographie comme le suggère l’éditeur en quatrième de couverture, ni seulement un récit fantastique de plus. Ce pourrait être un journal de bord tenu pendant son périple dans le monde de Brahms. Pour mieux le pénétrer, le saisir, l’appréhender, l’aimer et le partager. Et l’on retrouve incontestablement les traces de ce voyage initiatique dans sa nouvelle version du concerto n°1 en mineur qu’elle nous livre avec son ouvrage. Son premier enregistrement de 1998 bénéficiait de l’élan de la jeunesse mais ne faisait encore qu’en effleurer le propos. Elle y pénètre aujourd’hui avec la maturité, sans se laisser impressionner par la "tempétueuse majesté" de l’œuvre. Quand au concerto n°2, Hélène Grimaud en déjoue les formidables complexités par son engagement, son souffle et sa technique sans faille. Le livre nous en apprend évidemment plus sur son auteur et sa lutte écologique pour la bio-diversité que sur Brahms. Mais aurions-nous eu des enregistrements d’une telle qualité sans le travail consacré au livre ?