monde_campagne

      Temps splendide, ce matin. Une modeste brise de traverse a chassé les nuages au-delà des collines et le soleil brille comme un écu. La température est d’ailleurs légèrement au-dessus du zéro si fatidique aux dernières fleurs de géraniums qui persistent encore à agrémenter la dernière potée à l’abri de la terrasse. Les prédictions météorologiques augurent même  un après-midi plutôt chaud pour la saison. Est-ce un reliquat de l’été de la Saint-Martin ? Allez savoir ? Les spécialistes parlent régulièrement de changement climatique. Peut-être après tout n’ont-ils pas tout à fait tort. Puisqu’une belle journée s’annonce, des idées saugrenues de travail au jardin s’insinuent sans attendre dans mon cerveau quelque peu ankylosé par le vent, la froidure et la pluie des jours derniers. Je pourrais m’attaquer sérieusement à la taille de la palisse qui sépare mon courtil du chemin qui le longe. Les noisetiers ont maintenant perdu leurs dernières feuilles. Celles des repousses de châtaigniers gisent sur le sol. Les sureaux en ont gardé quelques unes dans l’intention manifeste de se faire remarquer. Les forsythias résistent mais je les laisse pousser à leur guise. Leurs branches se couvriront au printemps prochain d’une multitude fleurs jaunes qui illumineront la grisaille des buissons. A moins que je ne prépare de nouvelles jardinières de myosotis à disposer ça et là au gré de ma fantaisie. Elles animeront d’une multitude de petites fleurs bleues le pied des boules de neige et des lilas qui prolongeront encore leur hibernation. Je pourrais même ajouter quelques bulbes de narcisses qui attendent sagement dans leur cagette sous l’appentis. Mais mon regard tombe sur les bégonias durement frappés par le froid. La petite platebande qu’ils éclairent de leurs fleurs rouges et roses offre à présent bien triste mine. Ce serait bien de les couper et de les laisser pourrir sur place. Ils apporteront un peu d’humus à la terre qu’ils ont tant sollicitée. Mais je vais commencer par remplacer le dahlia nain dans le pot qui orne une sculpture d’oiseau géant de ma fabrication par un plant de cinéraire. Sa lumineuse teinte grise allumera durant tout l’hiver l’ombre de l’érable pourpre. D’ailleurs, je devrais bien plutôt ramasser les feuilles mortes de ses congénères venus tout droit du Québec et alimenter ainsi le compost au fond du jardin. Mon chat César me suit tranquillement tandis que je déambule d’un point à un autre du courtil. Il s’assied de temps à autre et me fixe d’un air de reproche pour me rappeler que ce n’est pas ainsi que je vais avancer dans ma tâche. Comme je l’ignore superbement, il s’en va d’un pas dédaigneux rejoindre les chèvres naines qui font semblant de ne pas le voir. Elles ne montrent pas plus d’empressement à mon égard. Mollement allongée dans l’herbe, à l’abri de la petite haie de wegelias que j’ai plantée à cette intention, elle prenne le soleil avec gourmandise. Elles savent que c’est peut-être la dernière fois avant l’arrivée de l’hiver. Alors que je reviens à la maison pour endosser bravement ma tenue de jardinier, le téléphone sonne. « Vous pourriez m’aider à rentrer mes moutons dans le clos près de la ferme ? », me demande mon voisin Sébastien. » Les meilleures intentions sont ainsi parfois contrariées par les meilleurs prétextes. Et le monde imperturbable poursuit sa course dans l'indifférence.