Laetitia_Bourgeois

     Les blés de printemps, en cette année 1364, promettent une récolte abondante en pays de Margeride. Si le ciel reste clément, bien sûr, car une mystérieuse maladie emporte, en cette sortie d’hiver, les enfants, les jeunes accouchées et les vieillards fragiles. Laetitia Bourgeois nous invite à suivre une nouvelle fois Ysabellis, la guérisseuse, dans sa lutte auprès des villageois de Marcouls  en compagnie de Barthélémy nommé bayle (baillis) de Châteauneuf par le seigneur de Randon.  Baruch, un juif, expulsé comme ses congénères du royaume de France quarante années plus tôt, vient d’ailleurs de demander à ce dernier de retrouver sa fille dont il n’a plus de nouvelles depuis. Barthélémy ne peut rester insensible à sa requête. Il nous entraîne dans les pauvres maisons de Marcouls où la terre est si rêche et si ingrate qu’on ne lui arrache guère, à force de travail et de peine, que de quoi survivre de pain dur, d’une pomme ridée, d’un oignon. On suit ses pas à la foire de Châteauneuf. Il est presque plus modestement vêtu d’une cotte fatiguée et d’une chemise de lin effrangée que les marchands qui ont posé leur étal sur la grande place. Le rôtisseur, le marchand de vin ou de cervoise, le potier. Dans les rues adjacentes, on échange plutôt une multitude de petites choses, bouquets de fleurs séchées, poignées de salade cueillie dans les champs, clous rouillés ou épices d’occasion comme ce clou de girofle revendu en douce par le cuisinier du château et qui n’aurait servi qu’une fois. Un monde de petites gens qui vivent chichement. Barthélémy écoute, observe, questionne. Il partage les difficultés de ses "administrés" et les comprend. Il débusque bientôt un véritable trafic souterrain de viandes. Il enquête selon les ordres du seigneur. Mais il ne néglige pas la demande du vieux Baruch. D’autant plus que le retour des Juifs suscite nombre de commentaires chargés de rancœurs et d’amertumes. Ils font des bouc-émissaires de choix pour justifier la terrible maladie. Comme d’habitude, Barthélémy ignorera les instructions qu’il a reçues et n’en fera qu’à sa tête. Au péril de sa vie, de celle d’Ysabellis et de celle de l’enfant qu’elle porte. L’intrigue avancera à son pas, complexe, sensible, délicate, faite de sous-entendus, de silences, de demi-mots. Le lecteur vit au milieu de ce petit peuple oublié des grandes annales, partage ses peurs et ses angoisses, ploie sous la lourde férule  de l’Église qui règle la vie autant que le soleil et les saisons. Il sent l’odeur fétide des viandes avariées, de l’eau croupie, de l’ignorance. Il traque les modestes tromperies suscitées par la crainte de perdre le peu qui reste. Il démasque les mensonges portés par le passé et leurs lots de faussetés inavouables. Laetitia Bourgeois, cette fois encore, nous ouvre la porte d’une autre Histoire, bien loin des batailles flamboyantes des grands seigneurs et de la cour du Roi. Et quand il aura résolu l’affaire, le lecteur reprendra, comme Barthélémy, le chemin pierreux de Marcouls. Parce qu’il lui coûtera  de quitter si tôt ce monde chaleureux et coloré. En rêvant qu’un jour peut-être une coupe de cette liqueur de fée à base de larmes de roses soigneusement recueillies par Ysabellis pourra aider le monde à tourner un peu moins de guingois. ("La fille de Baruch", Laetitia Bourgeois, Éditions 10/18)

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