nuit_d_enfer

    Nuit d’enfer et réveil foutraque. Hector et Pâris, les deux hiboux établis dans les combles de ma maison, n’ont cessé d’aller et venir une grande partie la nuit. Ils ont d’abord concentré leurs cavalcades entre les poutres et les chevrons situés juste au-dessus de ma chambre. J’avais l’impression d’entendre défiler un escadron complet d’envahisseurs russes avec leurs transports de troupes, leurs chars d’assaut et leurs lances missiles. À moins qu’émoustillé par l’arrivée du printemps, Hector n’ait décidé de dresser les premières bases d’une future couvée. En tout état de cause, le combat fut grandiose, échevelé et assourdissant. Vers les deux heures du matin, alors que je commençais à accepter avec résignation une nuit sans sommeil, ils ont enfin décidé de sortir. Un hululement sonore digne d’un cri de victoire ponctua leur envol et se répercuta de longues minutes dans la vallée toute entière. J’ai l’impression de l’entendre encore malgré les efforts des Tinariwen et de leurs guitares électriques. J’espérais que ces derniers m’apporteraient des images venues d’ailleurs, de randonnées au long cours et de voyages au cœur du désert. Ils ne chantent guère que leurs mélancolies et les désespérances de leurs combats pour leur peuple oublié. En dépit des brillants accords de leurs guitares, leur musique ne reflète guère que le gris du ciel. Le petit vent de traverse qui fait danser les cloches jaunes des narcisses ne parvient même pas à en chasser les nuages.  Indifférent aux tourments des pauvres humains qui s’agitent dans l’aube naissante, un vol d’oies sauvages poursuit sa route vers les contrées du nord. Je renvoie les chanteurs touaregs dans leur Tamanrasset et allume la télévision. Que s’est-il passé, cette nuit, dans le monde ? Mais les nouvelles du monde ne semblent pas assez spectaculaires et assez habiles à retenir le téléspectateur jusqu’à la page publicitaire suivante. Il faut y ajouter les dernières informations urgentes, datant malgré tout de la veille, concernant les aléas électoraux des diverses listes candidates aux élections municipales encore en présence. Énième rediffusion des commentaires des "responsables" des partis au pouvoir. Des commentaires des "responsables" des partis d’opposition.  Commentaires des "spécialistes" à peine réveillés à propos des commentaires des personnes interrogées. Montages de micros-trottoirs qui n’apportent aucun éclairage substantiel sinon sur le penchant politique de la chaîne. Il me faut autre chose que ces blablatées sans fin sur les espoirs de nos anciens gouvernants, les incapacités des actuels et les promesses des futurs pour me faire oublier mes rêves engloutis par les chevauchées fantastiques de mes locataires. J’éteins la télévision et appelle Mozart, ses sonates pour piano et Daniel Barenboïm à la rescousse. Eux seul sont capables de me faire oublier la pauvreté et la laideur de tout ce capharnaüm. Mon chat César, qui s’abîmait dans une longue toilette après sa chasse sauvage dans les bois alentours, s’enroule paisiblement sur le canapé. Comme pour m’adresser un satisfécit. Je reprends la lecture du "Rançon" de David Malouf à la première page. (Ma chronique du 29 octobre 2013) Les alarmes et interrogations des protagonistes de la guerre de Troie sont d’une richesse et d’une autre profondeur que les minables aventures de notre faune politicienne. Le monde n’en tournera peut-être pas moins de guingois que d’habitude mais moi si !

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