air_des_arbres

         Le bon air des arbres est l’un des plus beaux avantages qu’offre la campagne. Il ne se passe pas de jour sans que je n’aille ainsi visiter les bouleaux, les chênes, les fayards et autres sapins qui peuplent mon courtil.  Je leur raconte mes petites histoires, mes humeurs, mes joies. Je les caresse longuement, même si leurs troncs paraissent parfois rugueux. Et surtout, je respire à pleins poumons le bon air qu’ils prodiguent autour d’eux. Contrairement au héros de " La belle meunière" de Franz Schubert, à partir des textes du poète allemand Wilhelm  Müller, qui abhorrait la couleur verte des feuillages, je ne me lasse pas d’en admirer les déclinaisons si variées, de savourer la douce mélodie de la brise qui les traversent et d’apprécier, lors des grandes chaleurs de l’été, la fraîcheur bienfaisante qu’ils dispensent à satiété. Je suis bien conscient de bénéficier là d’un immense privilège. N’a-t-on pas vu, récemment, les malheureux citadins perdus dans la grisaille de la pollution ! Ils toussent, ils crachent, ils mouchent sans interruption. Les conducteurs ne savant plus comment faire pour tenir le volant de leur véhicule, essuyer leurs yeux emplis de larmes, téléphoner à leur bureau et respecter les feux tricolores. Et que dire de ceux qui privilégient la bicyclette sous le prétexte que c’est plus sain ? Comment tenir un guidon, éternuer bruyamment au risque de faire une embardée fatale et éviter les innombrables piétons qui encombrent les trottoirs sous le prétexte qu’ils marchent à pied ? Journaux et télévisions n’ont pas manqué de se faire l’écho de cette difficulté de vivre à la ville. Mais qui a pensé aux sans-logis, aux clochards, aux mendiants et autres vagabonds qui hantent eux aussi les rues sans bénéficier du répit que peut procurer un appartement cossu ? Qui s’est inquiété pour la santé de ceux qui dorment sous les ponts, sur les bancs des squares, dans les portes cochères ou même sur le macadam ? Seraient-ils moins fragiles ces enfants en haillons qui, sous le regard triste de leur mère, tendent la main à la sortie des Grands Magasins, des bistrots à la mode ou des boulangeries-pâtisseries ? Sera-t-on obligé, un jour, d’expatrier d’office tous ces défavorisés à la campagne ?  « L’air sain devrait être une commodité sans prix, libre d’accès pour tous, y compris les sans-abri et les mendiants » regrette l’artiste chinois Liang Kegang. Le progrès qui avance à grands pas vers l’avenir saura-t-il un jour remédier à ce scandale qui ternit notre civilisation ? Ce jour-là, alors, le monde pourra peut-être tourner un peu moins de guingois

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