Cultiver_son_jardin

       Voltaire l’avait dit par la bouche de son héros Candide : il faut cultiver son jardin. Il est peu de jours où le vieux bougon ne respecte pas à la lettre la recommandation du sage de Ferney. Un œil fixé sur l’agenda lunaire, il veille même à respecter la nature autant qu’il le peut. Hélas, Jean-Jacques Rousseau lui-même, qui en était pourtant si proche, ne l’avait pas prévu. Des retournements de situation sont toujours à craindre. Le ciel ne respecte pas les prévisions météorologiques ; un appel des plus urgent vous attire loin de chez vous ; l’envie de paresse est plus forte que les incitations les plus amicales. En réalité, il n’est guère de domaines où les sentiers les mieux balisés ne s’égarent dans des méandres aussi improbables qu’inattendus. Ainsi vous êtes né en Normandie où vous avez grandi, joué à colin-maillard avec les autres petits villageois et vous avez subi dans la grande ville voisine des études malgré tout honorables bien qu’elles ne soient pas sanctionnées par un diplôme aussi prestigieux qu’ingénieur en agencements de nanoparticules, docteur en histoire du haut moyen-âge ou dénicheur de galaxies lointaines. Vous avez effectué votre service militaire aux antipodes de la métropole comme enseignant auprès de jeunes galopins qui n’attendaient avec impatience que l’heure de regagner la plage. Vous en êtes revenu en prenant votre temps et vous avez traversé divers pays étrangers dans l’espoir d’enrichir votre culture au contact d’autres manières de vivre. Pour finir par poser sagement votre besace dans une région peuplée depuis deux mille six cents ans par des Celtes bons teints. Votre parcours n’a donc rien d’exceptionnel et vous croyez naïvement que le renouvellement de votre carte nationale d’identité ne sera qu’une simple formalité. Las ! En dépit de toutes les affirmations pourtant péremptoires des plus hautes autorités, les chemins de l’administration demeurent toujours aussi impénétrables que les voies du Seigneur. En effet, non seulement vous prétendez descendre des fameux Vikings  venus des contrées septentrionales situées au nord du Nord mais vous vivez au milieu de peuplades qui, ayant émigré d’au-delà du Rhin, sont tout à coup considérées comme immigrées. Il vous faut justifier des lieux et dates de naissance de vos parents, grands-parents et arrières grands-parents jusqu’à Philippe Auguste sinon Vercingétorix lui-même. L’un de vos ancêtres traversa la mer de la Manche avec Guillaume le Conquérant en 1066. Mais vous avez beau désigner sa silhouette bien visible sur la fameuse tapisserie de Mathilde, rien n’y fait. Il vous manquera toujours le formulaire 1022bis, puis l’attestation 53A révisée en 53B en 1971 mais qui n’existe plus, puis le document de la mairie de naissance de votre grand-tante paternelle décédée de la grippe espagnole en 1919, puis…Jusqu’au jour où, excédé, vous rapportez vos embarras au conseiller départemental de votre canton lors de l’inauguration des nouveaux locaux de la poste de votre village. « Elles sont valables quinze ans, maintenant ! » Triomphant, vous retournez consulter votre guichetier qui est en RTT et que remplace un stagiaire qui ne sait pas. Son chef de service accourt. « Oui, nous avons vu à la Télévision. Mais nous n’avons pas encore reçu l’"arrêté" ! Mais je vous connais. Ma femme a tous vos disques…. » Et il tamponne allègrement l’imprimé universel qu’il me tend. « Le bureau n’ouvre que le lundi, mais là, vous n’aurez aucun problème ! » Pourtant, je me méfie dorénavant des prédictions de retournement. N’a-t-on pas déjà vu des courbes refuser de s’inverser, des conjonctures se renverser et des contournements permuter ? Car ainsi va notre monde, toujours de guingois.

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