marchand     Transformé le temps d’une journée en marchand des quatre saisons. Quelques agriculteurs, maraîchers et petits éleveurs de la vallée viennent d’ouvrir une boutique à la ville voisine pour y écouler leur production selon le fameux principe "du producteur au consommateur". Comme souvent hélas en pareil cas, après l’euphorie des premiers mois et faute de moyens financiers pour employer un ou une vendeuse, il devient difficile aux associés d’assurer régulièrement l’ouverture à la clientèle. Le vieux bougon se retrouve donc de service bénévole derrière les étals. Armé de son tablier de jardinier et de sa bonne volonté, il vante avec autant de conviction que possible à l'aimable clientèle la fraîcheur exemplaire des topinambours, des choux pommés et des poireaux et les qualités gustatives  des chabichous, pâtés de lapin et autres croustades à la volaille. Et c’est un défilé bon enfant de mamies équipées de leur cabas d’où déborde le quotidien du jour pour la page des décès, de jeunes mamans soucieuses de faire goûter à leur progéniture les légumes que leurs mères mettaient sur la table dans leur enfance, de leurs marmots gazouillants au fond de leurs poussettes, de mères de famille pressées qui prennent malgré tout le temps de jaboter avec les connaissances. On rit, on s’embrasse, on s’étonne, on se congratule. Mais l’heure approche d’aller chercher la petite dernière à l’école. « Elle ne mange rien à la cantine. On ne peut pas la laisser le ventre vide toute l’après-midi ! » Fusent de toutes parts les conseils les plus avisés pour l’inciter à ingurgiter ces affreux épinards qui ressemblent à des algues abandonnées sur la plage par la marée descendante ou ces courgettes spongieuses et sans saveur qui encerclent malicieusement le blanc de poulet. Je me fais bien sûr rabrouer pour mon mauvais esprit. « Au lieu de dire n’importe quoi, donnez-moi plutôt une poignée de roquette pour accompagner le fromage de chèvre que vous venez de me vendre ! » « Moi, dit la suivante sur la file d’attente, j’ajoute des carrés de pommes golden » « Il faut les faire dorer à la poêle. C’est délicieux », ajoute une troisième. Les recettes succèdent aux astuces de grands-mères dans un aimable brouhaha qui laisse peu de place aux complaintes irlandaises diffusées en fond sonore. Mais midi sonne au clocher de la collégiale. La salle se vide instantanément. Coup de balai pour effacer les traces de boue, graviers et feuilles mortes qui jonchent le carrelage. Déjeuner sur le pouce pour assurer le réassortiment des rayons. J’ai l’impression de revenir cinquante années en arrière lorsque je pratiquais les petits boulots d’été pour agrémenter mon budget vacances. En réalité, quel est le véritable avenir de ces initiatives ? Sont-elles vraiment viables face au rouleau compresseur de la grande distribution ? Les associés sauront-ils demeurer solidaires lorsqu’arriveront les inévitables difficultés ? Pour l’heure, il leur reste encore à convaincre les fameuses ménagères de moins de cinquante ans "coincées" entre leurs horaires de travail, leur vie de famille et la lecture du dernier opus de Julien Lepers. Reste à répondre aux contradictions d’une société qui réclame à grand cris une mythique ré-industrialisation mais la refuse pour les agriculteurs et qui appelle à l’égalité pour tous mais n’est pas disposée à y consacrer le juste prix. En attendant, le monde poursuit malgré tout sa marche joyeuse vers son avenir radieux

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