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      Mes futurs voisins de l’autre côté de la route se lancent dans le grand chantier de la construction de leur maison. Une pelleteuse est arrivée hier en fin d’après-midi. L’objectif est de supprimer un vieux chêne plus que centenaire qui a eu la mauvaise idée de pousser justement à l’endroit où l’architecte des Bâtiments de France a ordonné la dite construction. Miaulements des tronçonneuses dès tôt ce matin puis entrée en lice de l’engin pour arracher la souche. Grâce à ses profondes racines, l’ancêtre avait crânement résisté aux tempêtes les plus violentes dont celle, destructrice, de 1999. Comme ces Français que l’on dit de souche que les turbulences des siècles passés ne sont jamais parvenues à coucher sur le sol. À ceci près que l’expression "Français de souche" ne veut pas dire grand-chose, bien entendu. La France et les Français doivent leur nom, non pas à quelque divinité fantasque qui, du haut de son Olympe en aurait décidé ainsi pour désigner un peuple franc du collier. Ils le doivent en réalité à ces envahisseurs venus d’outre Rhin qui se sont joyeusement installés aux postes de commandes de la vieille Gaule romanisée à bout de souffle, les Francs. Peut-on dire que les Français qui se disent "de souche" sont en réalité d’origine germanique ? L’hypothèse serait réjouissante et remettrait bien des idées en place sur bien des sujets. En fait, les Francs, comme les braves Gaulois ripailleurs et querelleurs dont ils occupèrent alors les palais et les villes, étaient des Celtes eux aussi. On restait donc entre soi. Or les ancêtres de ces Celtes étaient eux-mêmes des migrants venus des plaines d’Asie Centrale. Les uns auraient suivi le Danube pour s’installer à Hallstatt et y inventer le travail du fer. Ils deviendront forgerons et spécialistes de la machine-outil. D’autres auraient continué leur chemin jusqu’aux Highlands pour y inventer la recette du haggis. Ils deviendront grands buveurs de whisky. Les uns et les autres auraient ainsi envahi peu à peu les contrées que l’on appelle aujourd’hui l’Europe. Mais les lieux n’étaient pas déserts. Cro-Magnon y vivait déjà depuis bien avant la plus haute antiquité. La calotte glaciaire avait arrêté sa progression septentrionale. Sa fonte avait favorisé son installation. Et il n’était pas le premier à s’être ainsi enhardi à franchir la colline pour voir si l’herbe était plus verte de l’autre côté. Des tribus de chasseurs-cueilleurs néandertaliens l’avaient précédé. La femme de Cro-Magnon était-elle plus accorte que la leur ? Connaissait-elle des pratiques plus aguichantes ? Le fait est qu’une progéniture naquit des rapprochements des deux populations. Nos gènes en conserveraient encore quelque trace. Nous avons d’ailleurs tous rencontré un jour ou l’autre de lointains descendants de ces premiers rejetons. Ils sont facilement reconnaissables à leur aspect balourd, leur front bas et l’étroitesse de leurs idées pour ceux qui en possèdent. Quoi qu’il en soit, il est aujourd’hui raisonnable de conclure qu’aucun Français ne peut prétendre que ses ancêtres se baguenaudaient dans la vallée de Chevreuse avant l’arrivée de Neandertal ou de tout autre hominidé. Aucun Français ne peut donc se prétendre "de souche". Contrairement aux chênes, par contre, dotés, eux, d’une belle souche profondément ancrée dans notre terroir depuis des temps immémoriaux. (Lire sur le même sujet la chronique du 8 février 2014) 

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