les_arbres

      Après trois jours d’absence pour cause de salon du livre comme il en pousse un peu partout en ce moment au même titre que des vide-greniers, des bric-à-brac et autres brocantes, la rituelle visite matutinale de mon courtil revêt d’autant plus d’importance. Les fleurs du muguet sont définitivement fanées tout comme celles de la glycine. Les glaïeuls ont doublé de hauteur et les iris flamboient.  La pelouse montre une belle vigueur dans l’intention manifeste de narguer le tondeur qui va devoir remonter sur son engin. Je félicite les acacias dont les premières inflorescences apparaissent çà et là. Le bourdonnement des abeilles venues des environs emplit l’air d’une musique prometteuse de miel. Je salue le sapin qui trône depuis quarante ans auprès de l’enclos des chèvres naines. De jeunes et vigoureuses pousses lui dessinent une aura d’un beau vert tendre. Et j’aperçois alors la ligne des bouleaux qui dressent tristement leur tronc grisâtre et nu. Me pardonneront-ils un jour d’avoir coupé leur tête et taillé leurs grosses branches ? Ils offraient trop de prise au vent et risquaient à la moindre bourrasque de s’écraser sur la pelouse et d’égratigner au passage le toit de la maison. Je ne pouvais laisser perdurer cette situation mais c’est le cœur gros que je m’y suis résolu. Je leur ai certes longuement expliqué mes raisons mais me pardonneront-ils jamais ? Ils simulent l’indifférence pour mieux me montrer leur dédain mais ils souffrent bien sûr des tortures que les bûcherons leurs ont infligées. Car les arbres souffrent. Même si nul n’entend jamais leurs gémissements. Il faut donc leur parler. Pour les prévenir d’abord afin qu’ils préparent leur défense et avertissent leurs semblables du danger qui les guette. Il faut leur expliquer combien il est important pour eux comme pour nous de sacrifier quelques branches pour aider à leur survie ou à leur meilleure santé. Et il faut leur parler ensuite pour leur réaffirmer notre compassion et notre attachement. Les arbres, comme toutes les plantes d’ailleurs, sont des êtres vivants au même titre que les chiens, les chats, les oiseaux, les poissons, les chevaux, les vaches ou les cochons. Ils ont droit, comme eux, à la considération. Les végétariens refusent de manger de la viande sous le prétexte que les animaux souffrent. Ils souffrent surtout des conditions souvent déplorables de leur élevage et de leur abattage. Mais les plantes, elles aussi, souffrent. Au jardin potager, les haricots consacrent toute leur énergie à répondre à l’obligation qui leur est faite par la nature de se reproduire. Et un matin, alors que le soleil se lève à peine et que la rosée perle encore au bout des feuilles, une main arrache sans vergogne le produit de tous leurs efforts. Il leur faut tout reprendre. Jusqu’à l’épuisement. Le geste du cueilleur vaut bien celui de l’éleveur qui conduit sa vache à l’abattoir. Il faut parler aux arbres, aux fleurs et aux oiseaux comme on parle à son chat ou aux nuages. Comme il faut saluer son voisin, sourire à la boulangère ou s’enquérir de sa santé auprès de la vieille femme isolée. Mais n’est-ce pas là ce que l’on appelle communément le "vivre ensemble" ? (Photo : lestetardsarboricoles.fr)

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