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   Emprunter la rue principale à partir de la superette qu’un jeune couple à l’esprit aventureux vient de reprendre. Saluer la pharmacienne qui ouvre son officine et caresser son chien qui gambade joyeusement au milieu des voitures. Souhaiter une bonne journée à la tenancière du bureau de tabac-presse et, par la même occasion, deux ou trois clients octogénaires qui ont toujours quelque chose à dire. Répondre au bonjour tonitruant de la première adjointe du maire qui guette les électeurs. S’enquérir de la santé du mari de l’ancienne épicière qui balaie devant sa porte et ajouter trois mots de réconfort. Tenter, mais en vain, d’esquiver le premier édile à propos des nouvelles éoliennes qui devraient prochainement surplomber le village. Et, enfin, entrer dans la boulangerie après avoir abandonné le passage à l’aide-cuisinière de l’école privée qui, les bras chargés de pains de trois livres, vous rappelle haut et fort que l’on vous y attend pour 11h tapantes. À la campagne, aller acheter son pain n’est jamais une opération anodine. Elle exige du souffle, de la patience et une bonne dose d’empathie. Car, que vous le souhaitiez ou non, vous participez inévitablement à la vie du village. Comme à cette époque lointaine de votre enfance lorsqu’il vous fallait là aussi remonter la rue principale du bourg avant que de franchir la porte de l’école. Mais c’est un monde nouveau qui vous accueille avec la vibrante salutation de la boulangère. Les règles d’hygiène sont telles que, quelle que soit la région, les boulangeries se ressemblent toutes. Des étals sous verre garnis de viennoiseries, pâtisseries et gourmandises diverses alignées sous vos yeux pour vous tenter. Et, en arrière-plan sur les étagères, les élégantes baguettes citadines et les pains normaux, tournés ou pas, les pains bis, les pains au froment, les pains au sésame et les pains à l’ancienne. La boulangerie de mon village offre, en supplément, les débats les plus passionnés et les controverses les plus déterminées sur les sujets les plus variés. On s’y plaint évidemment de la cherté de la vie et de l’augmentation des impôts en tous genres. On s’y lamente de l’affluence grandissante des migrants même s’il semble bien que le village n’ait pas encore attiré leur attention. Comme s’il ne figurait pas sur les cartes d’État-Major ! On y regrette par contre la baisse de fréquentation des Sujets de sa Majesté britannique bien qu’ils soient parfois si nombreux qu’on ne s’entend même plus parler français. Et on y déplore l’absence des Bataves qui préfèrent désormais les chaudes plages ibériques à notre camping municipal sis en bordure de l’étang. Sans oublier bien sûr l’inaction notoire du gouvernement en faveur des sans-abris, les sauvages attentats de la secte Boko-Haram, la folie des grandeurs des émirs pétroliers, les grands incendies dans les plaines d’Amérique, les contraventions pour excès de vitesse, les meurtres barbares de Daech, les pauvres réfugiés Syriens dont personne ne veut, les passeurs assassins, l’action néfaste du gouvernement à propos de tout et de n’importe quoi, les manifestations paysannes, le chômage endémique et l’incompétence désordonnée du gouvernement face à ces pauvres émigrés qui se noient en Méditerranée. En un mot, on y refait le monde. Et non seulement la France brille en son centre mais le village lui-même étincelle au centre de la France et la boulangerie au cœur même de nos vies. Ce qui, les chemins du futur étant imprévisibles, laisse encore à chacun bien des choses à penser en regagnant ses pénates, son pain sous le bras.

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