Bleys      Alors que j’expliquais à ma petite voisine Anaïs qu’il ne faut pas arracher les feuilles des arbres parce qu’ils en souffrent, elle m’a répliqué que les arbres n’ont pas de bouche et que donc ils ne pleurent pas. J’ai eu beau lui rétorquer que je parle chaque matin à mes arbres et que, lorsque je ferme les yeux, ils me répondent dans ma tête, rien n’y a fait : « les arbres n’ont pas de bouche. Ils ne parlent pas ! » C’est sans doute sur la base de cette certitude d’enfant qu’Olivier Bleys ne fait pas réellement discourir le rhus verniciflua qui occupe la place la plus importante dans son roman. Même si, en l’occurrence, il s’agit, en langage commun, de l’arbre à laque, l’arbre qui pleure. En réalité, rien ne paraît vraiment à sa place dans cette histoire qui tient d’ailleurs plutôt du conte. Bien que les péripéties qui bousculent la vie quotidienne des protagonistes relèvent plutôt du fait divers. Elles se déroulent dans la Chine d’aujourd’hui, dans une région industrielle qui a vu ses entreprises dépérir et ses usines fermer les unes après les autres. Tombé dans le chômage, Wei Zhang vit chichement avec sa famille dans une masure sise en lisière de l’une de ces banlieues déshéritées qui ne parviennent même plus à constituer une ceinture de protection à un centre-ville en déclin. Mais rien ne pourrait faire partir notre héros et les siens vers des cieux plus cléments. Car sous les racines du vénérable sumac établi aux abords de leur misérable demeure, dorment les dépouilles de Bao et de Fang, les parents de Wei. En fils aimant, il avait promis, en les enterrant, de les honorer jusqu’à la fin de ses jours et d’honorer tout autant et de protéger de la folie des hommes l’arbre familial, devenu, ce jour-là, un arbre sacré par excellence. Wei s’apprête à pérenniser son serment en devenant propriétaire lorsque, au retour de l’une de ses expéditions à la recherche de charbon à enfourner dans la gueule du poêle qui chauffe la maisonnée et l’eau du thé, du riz et de la toilette, il apprend qu’une nouvelle révolution industrielle vient de s’abattre sur son quartier : un grand projet minier qui expulse et qui rase avant que de creuser la terre jusqu’à, sans doute, des profondeurs inouïes. Commence alors une lutte sans merci entre l’humble famille accrochée à son respect des anciens et à son arbre et les immenses représentants du capitalisme chinois qui ne jurent que par le profit immédiat. Mais que peut un fragile pot de terre contre les bulldozers et les grues d’une chine qui a perdu ses valeurs ancestrales ? En un raccourci impitoyable, Olivier Bleys décrit un siècle d’industrialisation où les hommes et la nature sont de peu de poids face au rouleau compresseur de l’enrichissement à tout prix. Il raconte le mépris des marchands connectés à un monde devenu fou pour les ouvriers et les paysans accrochés à leurs traditions. Il raconte la violence des riches toujours plus riches envers des pauvres rivés à leur pauvreté. Mais il nous montre aussi dans une belle langue à la fois charnue et légère les sentiers d’un bonheur simple enrichi par l’amour conjugal et filial que l’adversité fortifie chaque jour un peu plus. Les chemins du futur sont certes imprévisibles, mais ce conte aux accents de naïveté réconcilie le lecteur avec l’avenir et laisse encore bien des choses à penser. (Olivier Bleys. Discours d’un arbre sur la fragilité des hommes. Albin Michel) 

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