deprime

       Le matin s’est levé tard, aujourd’hui. Comme s’il hésitait à quitter le giron de la nuit. Il s’est ensuite dilué dans une brume grisâtre et indécise, à peine traversée des appels étouffés des choucas et des grues retardataires. Jusqu’à ce que les cloches de l’église sonnent none et que la nuit s’insinue de nouveau au cœur des maigres lambeaux du jour. Le poème de Denis Wettervald me revient en mémoire. "La nuit ne tombe pas / Ici / Au nord du nord / Elle glisse / Imperceptible / Imperturbable / Et soudain pèse / Couleur de plomb / Enveloppant d’un silence inquiétant / Les corps aux ressorts fatigués / Des enfants déjà vieux". (*) Il faut au moins les quintets pour piano et violons, viole et violoncelle de Friedrich Gernsheim par Olivier Triendl et le Gémeaux Quartett pour échapper à la morosité ambiante. Sinon tombe inexorablement la fameuse dépression saisonnière avec son cortège de fatigues chroniques et de réveils difficiles, avec ses crises de boulimie, ses rapports bougons avec les voisins, sa perte de confiance en soi et la chute vertigineuse de la libido qui en découle. Vos amis vous évitent, vos amours vous ignorent et votre chat lui-même vous fuit. L’un de vos proches, fervent adepte des médications naturelles, osera finalement franchir les barrières que vous avez édifiées autour de vous et vous prescrira des infusions de millepertuis, de passiflore ou de valériane sinon même des décoctions de ginseng. Mais tout le monde n’a pas la possibilité de cultiver un carré de plantes médicinales dans un coin de son courtil. Les indigènes des pays lointains perdus au nord du nord l’ont si bien compris qu’ils ont inventé la luminothérapie afin de stimuler dans leur cerveau la sécrétion de la fameuse sérotonine aux effets antidépresseurs. La méthode est simple et facile à réaliser chez soi dans sa cuisine ou son cantou. Il suffit, à l’aube de la nuitée, d’exposer ses yeux pendant une demi-heure à une lumière artificielle à large spectre imitant celle du soleil. Certes, vous ne pouvez pas, pendant ce temps, suivre avec attention votre feuilleton marseillais à la télévision. Certes, il vous faut négocier avec votre compagnon ou votre compagne qui profite de ces moments de répit pour pratiquer sa séance de yoga. Mais chasser cette vilaine déprime d’hiver exige un minimum d’efforts. Ou que faire, alors, des affreuses pensées négatives qui l’accompagnent généralement ? La crainte d’une augmentation imprévue des impôts, l’angoisse d’une visite inopinée de votre belle-mère ou de votre grand-oncle, l’appréhension avant l’entretien annuel avec votre supérieur hiérarchique ou, pire encore, le pressentiment d’une catastrophe imminente et inévitable comme un réchauffement climatique dans votre courtil. En réalité, tout espoir n’est pas perdu pour qui refuserait par déontologie écologique ou par souci d’économie de recourir à ce procédé. Il existerait, en effet, une luminothérapie intérieure.  L’éternel sourire du Dalaï-lama en est la preuve tangible. Mais comment fait-il ? Quelle lumière intérieure illumine le regard apaisé de Mathieu Ricard lorsqu’il répond avec calme et pondération aux questions sans intérêt des journalistes qui l’interrogent ? Quelle sérénité habite Rabindranath Tagore lorsqu’il compose ses odes à l’amour et à la paix ? Peut-on atteindre cette béatitude avec les textes de Fabien Marsaud, le hard rock métal ou les livres de Bernard Werber ? Voilà, en tout état de cause, qui laisse encore bien des choses à penser au milieu des détours imprévisibles des chemins du futur. (*Denis Wettervald extrait de : Silence à fendre. Un hiver à Ventspils. Villèle Éditions, chronique du 6 août 2014

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