Marthe

       Visite surprise, il y a quelques jours, de ma vieille amie Marthe Dumas du Mas du Goth. Ses rhumatismes et ses tendances casanières la confinent le plus souvent dans son cantou où défile par contre une grande partie de la population du canton sinon même de l’arrondissement. On la consulte pour l’herpès qui afflige le petit, la stérilité de la bru, les maux de tête du cadet, le désamour du mari volage ou mille autres tracas tout aussi impérieux. Ses visiteurs s’épanchent avec volupté en buvant un verre d’eau, un tilleul ou un café et elle écoute, la tête légèrement penchée vers sa cheminée comme pour n’en rien perdre de sa chaleur. Elle sourit de temps à autre, réconforte de trois mots chargés d’empathie, remercie pour la part de gâteau abandonnée sur la table ou le panier de cerises selon la saison et referme la porte avec de chaleureux encouragements plein la voix. Marthe n’a pas besoin de sortir de chez elle pour tout connaître des tribulations du monde. Elles viennent jusqu’à elle. Aucune calamité ne l’a cependant conduite jusqu’à mon courtil en compagnie de ma voisine Hélène. Elle tient simplement à m’apporter sans attendre une sienne bouture d’arbre à perruque afin que je  la replante avant la lune noire. Jardiner avec la lune est sa marotte. Elle observe à la lettre les recommandations des almanachs envoyés par les marchands de graines et n’hésite pas, si besoin est, à leur faire remarquer leurs erreurs. Car si Marthe est nantie d’une belle qualité d’écoute elle est également dotée d’un vigoureux franc-parler. On aime ainsi sa liberté de parole lorsqu’elle jette son avis sur la table de réunion du conseil municipal. Orné des croustillantes fioritures d’antan enrichies au terreau du réalisme campagnard, son langage fait toujours merveille auprès des auditoires. Trop jeunes souvent pour avoir connu les restrictions de l’occupation ou immigrés venus de la ville et ignorants encore des codes de bonne conduite à la campagne, certains se récrient avec emphase. Mais le maire s’incline et lui abandonne d’autant plus facilement la parole qu’il sait qu’au moment du vote la majorité des conseillers l’ignoreront probablement. À grand tort, bien sûr. Demain, dans une semaine, dans un mois, la population toujours rétive aux dictats tombés d’en haut ne manquera pas d’en appeler à Marthe pour rétablir le bon sens. Elle écoutera les doléances avec un petit sourire sur les lèvres et la tête légèrement penchée vers la cheminée comme pour en prendre toute la chaleur. Puis elle haussera les épaules, citera Victor Hugo, Apollinaire ou Charles Péguy dont elle vient justement de lire "La Mystique républicaine", et qu’elle tient absolument à me rendre sans attendre là aussi, à moins qu’elle ne fasse appel à Jean-Luc Mélenchon qu’elle affectionne tout particulièrement et à l’une de ses saillies enflammées qui l’amusent toujours beaucoup et laissera échapper pour finir un "pfutt…" aérien qu’elle balaiera d’un revers de la main dans l’air surchauffé de sa cuisine. Je boirais bien une tisane, ajoutera-t-elle, en laissant à son interlocutrice le soin de faire chauffer l’eau et de sortir les tasses. Elle est comme cela, Marthe, digne et espiègle à la fois, candide et malicieuse, souriante et grave. Et curieuse toujours, sans cesse en quête d’idées nouvelles et de rencontres. Avide surtout de savourer chaque instant de vie comme une pâtisserie de Brillat-Savarin gorgée de crème fouettée. Et bien que les chemins du futur soient imprévisibles, on espère qu’elle nous dira pendant longtemps encore bien des choses à penser à propos de l’avenir. (lire aussi les chroniques du 10 février  et du 24 juin 2014)

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