paganisme

         J’accompagne, il y a quelques semaines, un groupe de promeneurs du club "Les fougères d’or" d’un bourg voisin sur le circuit des mégalithes tracé à travers les Monts par les usages et le temps. Dolmens et pierres levées, blocs de granit libérés de leur gangue de terre et d’humus par l’érosion, sources que la tradition prétend miraculeuses, amas erratique ayant pu servir d’abri à des tribus nomades à l’époque reculée du Magdalénien. Les hêtres et les châtaigniers lancent vers le ciel traversé de lourds nuages gris leurs branches dénudées tandis que nos bottes dessinent de longues traînées luisantes dans l’épais tapis de feuilles mortes. Au détour d’un chemin apparaît, au milieu d’un champ, l’une de ces innombrables roches revêtues de mousses et d’herbes folles qui affleurent un peu partout sur les collines. Au sommet se dresse une croix de pierre rongée par les intempéries. Et chacun de s’extasier devant ce témoignage de ferveur planté là il y a mille ans peut-être par des villageois reconnaissants pour les bienfaits surnaturels de quelque sainte locale. Éradiquer le paganisme fut en effet longtemps l’obsession des dignitaires de l’Église. Sous l’impulsion du pape Grégoire le Grand, au tournant du sixième et septième siècle de notre ère, on renonça à détruire les temples dédiés aux anciennes divinités pour leur substituer des saintes et des saints particulièrement méritants. Et les croisées des chemins de s’illustrer de calvaires, telle source de quitter le domaine des fées et des korrigans pour favoriser les naissances sous le patronage d’une bienheureuse morte en couches, telle autre réputée guérir les flux de ventre être sanctifiée en grandes cérémonies et processions populaires. Tel autel où l’on avait peut-être sacrifié des moutons, des prisonniers sinon même des jeunes vierges pré-pubères se voit consacré aux offices du culte nouveau venu de Rome. Les antiques fêtes païennes qui puisaient leurs racines au cœur même de la nature se transforment en célébrations chrétiennes. Pâques s’arrime à l’équinoxe du printemps initiateur du renouveau, de l’ouverture des bourgeons et de la levée des seigles et des froments. Au solstice d’été, Saint Jean est honoré par des chants et des danses autour d’un grand brasier festif pour consacrer les fiancés en attente du mariage qui les liera pour la vie après les moissons. Et la naissance de Jésus coïncide avec le basculement des jours vers la lumière du solstice d’hiver. Que reste-t-il aujourd’hui du zèle des missionnaires envoyés par Grégoire et ses successeurs ? Le sol de l’Occident chrétien arbore toujours les signes ostentatoires imposés par la religion. Mais qu’en est-il des dogmes ? Un nouveau paganisme nourri d’hédonisme et de consumérisme s’impose désormais. Un paganisme citadin fort éloigné de la nature qu’il oublie, qu’il ignore et qu’il rejette même parfois. Un paganisme gavé de technologie, de communication et de réseaux. Et les luttes font rages entre les adeptes des anciennes croyances et ceux qui veulent jouir sans restrictions de cette civilisation du plaisir et de l’argent. Les chemins de l’Histoire sont hélas jonchés des corps des victimes des dévots de tous bords transformés en forcenés déshumanisés. Et l’Histoire d’aujourd’hui ne montre guère plus de tolérance pour les croyances en général et celles des autres en particulier. La raison et la fraternité sauront-elle un jour dépasser les passions dévastatrices ? Voilà, en tout état de cause,qui nous laisse encore bien des choses à penser à propos de l’avenir.  (Lire "La mystique républicaine" de Charles Péguy éditions de l'Herne et  "C’est par les femmes…" de Marie-France Houdart aux éditions Maiade

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