ecole

      C’est une petite école de campagne perdue dans les fonds quasi désertiques du nord du département. Quelques maisons blotties autour de l’église, de la mairie et de l’épicerie coopérative, une cour de récréation goudronnée fermée par une grille de fer forgé à la peinture écaillée, un tilleul presque centenaire, un sautoir, un préau ouvert à tous vents, une corde à grimper attachée aux poutres. La classe, unique, accueille une petite dizaine d’enfants d’agriculteurs et d’ouvriers agricoles. Des bureaux d’écolier en bois clair, un tableau noir auréolé d’une vieille odeur de craie, une théorie de dessins bariolés accrochés au mur, un bureau dans un coin avec un ordinateur et une pile de cahiers et une armoire remplie de livres. Et des fenêtres donnant sur les prés et les bois tout proches. À quelques détails près, j’ai l’impression de revenir au temps de mon enfance. Le calcul mental et la dictée font les premiers ingrédients du matin avec la grammaire et les fables de La Fontaine. On ne s’interroge pas, ici, sur l’obligation de circonflexer ou non le "u" de goût ou d’escamoter un trait d’union par-ci par-là. Qui sait le plus, rappelle le maître, saura bien faire avec le moins ! En réalité, il s’encombre assez peu des directives "pédagogiques" du "mammouth" parisien. Il essaie simplement d’apprendre à ses élèves à lire, à écrire et à compter et de leur inculquer au quotidien une morale et une instruction civique de bon aloi. De toute façon, poursuit-il, l’école ferme à la fin de l’année. Ils prendront le car de "ramassage", comme ils disent, pour rejoindre les écoles alentours. En effet, le nombre d’élèves n’atteindra plus le quorum requis après le départ de trois d’entre eux pour le collège du chef-lieu de canton. Ces derniers n’auront bien sûr pas droit au latin et au grec. On leur demande, comme à ceux des ZEP et autres banlieues défavorisées, de s’intégrer dans notre culture née des civilisations antiques mais on leur refuse l’accès à ses racines. Ils n’auront pas droit non plus à l’enseignement de l’allemand. On entend à longueur de discours que la France et l’Allemagne sont les deux piliers de l’Europe, qu’elles en sont le moteur et l’avenir. Mais eux n’auront droit qu’à l’anglais. Nos responsables craindraient-ils qu’ils aillent chercher un emploi de l’autre côté du Rhin comme les jeunes Espagnols ou les jeunes Italiens ? On prétend que les parents utilisent l’apprentissage de la langue de Goethe pour contourner la carte scolaire. Ils voudraient seulement que leurs rejetons puissent s’évader du ghetto où l’administration les enferme ! Ils devront "rester dans leur jus" et ne surtout pas aller polluer les beaux quartiers. Par chance, l’un d’eux a de la famille à la ville. Il est d’ores et déjà inscrit dans une école privée. Pour l’égalité des chances, a dit le père. Pour qu’il puisse exercer un autre métier que celui de bouseux surendetté et méprisé par la société ! La dernière heure de la matinée est consacrée à l’un de mes récits se déroulant au temps de la préhistoire dans un village des Monts. On décortique le texte et on en recherche le sens, les perspectives, les conséquences sur nos vies d’aujourd’hui. Les questions fusent, rigolotes, inattendues, souvent pertinentes et tout le monde participe, depuis la petite blondinette du CP jusqu’au costaud aux joues rouges du CM2. Qu’est-ce qu’ils mangeaient ? Étaient-ils habillés comme nous ? Allaient-ils à l’école ? La visite inopinée du maire rappelle l’heure de sortie. Après son départ, le maître donne ses consignes. Cette après-midi, avec vos tablettes, vous irez chercher sur internet les mots que vous avez inscrits au tableau. Sur la route du retour, je m’interroge à mon tour à propos de cohérence, d’égalité et d’avenir. Ce qui me laisse bien des choses à penser

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