Bonte

       Accompagné mon amie Marthe Dumas, du mas du Goth, à la cérémonie d’inhumation d’Albert Peyré, une vieille figure du village lui aussi. Pendant le trajet, elle me raconte sa vie en quelques mots : vous n’êtes pas d’ici, explique-t-elle ; vous ne pouvez pas savoir ! Il a vécu l’invasion nazie dans un stalag de Poméranie et les bouleversements de l’agriculture à son retour. La ferme de son père ne connaissait pas l’opulence mais il l’a malgré tout persuadé de remplacer ses deux vaches limousines par un beau tracteur rouge tout droit sorti des usines de la Régie. Ses deux garçons ont grandi à ses côtés, labourant, semant et moissonnant comme lui et leur grand-père. À la faveur de son mariage, le premier s’est cependant enhardi à monter un troupeau de laitières normandes et le second est parti à la Ville travailler dans une usine de porcelaine. Imperturbable, Grand Peyré, comme on commence alors à l’appeler, a continué à arpenter ses champs de son pas bonhomme. Jusqu’au jour où il estima avoir fourni sa part de labeur et le céda devant notaire à son aîné. Dès lors, il s’adonna à la cueillette des champignons l’automne venu, coupa du bois pour les voisins pendant l’hiver, les fougères et les ronces au printemps et donna la main dès la Saint-Jean pour les foins et les moissons. Sans cesser jamais bien sûr de sarcler son potager en toute saison. Chaque dimanche, il descendait au bistrot du village pendant que son Angèle allait chanter les cantiques à l’église. Le jour où le fils fit installer la machine infernale qui trayait les vaches à sa place, celle-ci décida que son tour était venu de se reposer enfin. L’ennui l’emporta par une nuit de froidure à geler la terre à pierre fendre. Le Grand Peyré hocha la tête, bougonna dans son plastron et calfeutra son chagrin en dedans de lui. Désormais, il passerait par le cimetière avant de rejoindre ses conscrits autour de la table du fond dans le café-bureau de tabac-journaux que des jeunes aventureux de la ville avaient repris. Et quand les cloches sonnaient sexte, il agrippait sa bicyclette et regagnait la table familiale où c’était à présent le fils qui rompait le pain et découpait le poulet. Quand il faisait beau, il s’asseyait après le repas sur le banc de pierre devant la porte et, parfois, s’y assoupissait. Sinon, il s’enfonçait dans le fauteuil qui lui était réservé dans le cantou encombré de décorations de pacotille et, parfois, s’y assoupissait aussi. Aux dires de sa belle-fille aujourd’hui décédée, il ne prononçait jamais un mot plus haut que l’autre. Il ronchonnait bien, de temps à autre, pour montrer son désaccord mais il clôturait toujours la discussion par un grognement désabusé. Un jour, le maire sortant le menaça de l’inscrire sur sa liste. Bah, bah, bah…, s’exclama-t-il avant d’empoigner son bâton de coudrier et d’aller faire le tour de son courtil pour prendre le bon air de ses arbres. Ses petits-enfants pouvaient bien le houspiller ou rire dans son dos. Il ne levait pas même un sourcil d’irritation. Il dodelinait de la tête et semblait s’échapper vers des contrées lointaines où nul jamais ne le rejoindrait. Il allait célébrer son quatre-vingt-seizième anniversaire lorsqu’arriva l’heure de la veillée mortuaire. Ce soir-là, les langues se délièrent un peu pour lui faire un hommage qu’il n’aurait certainement pas voulu entendre de son vivant. En janvier 54, quand ma fille a donné naissance au Jean-Louis, il nous a apporté un tombereau de bois. Quand mon mari a été emporté par sa pneumonie, il passait de temps en temps avec un panier de pommes de terre ou une cuisine de haricots où il avait "oublié" un billet. À la saison, il posait toujours une poignée de bolets sur la table avant de s’enfuir en riant comme un bossu. Il était surtout gentil, conclut la doyenne de l’assemblée en guise de péroraison. Taiseux mais gentil. Fut-il heureux ? Sans doute un peu comme tout le monde. Même si ce ne fut pas le bonheur vanté par les gazettes d’aujourd’hui. Et à l’heure où bruissent les médias de casseurs et de "hooligans", d’attentats, de guerre, de meurtres et de tant d’autres charmants fratricides, il montre que nous devrions réapprendre la bienveillance et peut-être même aussi la bonté. Il nous laisse, en tout état de cause, bien des choses à penser. (Photo de Jean-Christophe Laforge/ les ruraux)

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