ecologiquement

       Je m’enquiers auprès de la jeune apprentie de la boulangerie de la santé de ses parents lorsque Mireille, la secrétaire de mairie, entre en titubant. Le teint cireux et les yeux cernés de gris, elle se glisse sans un mot au bout de la file d’attente. Chacun bien sûr de s’étonner d’un comportement aussi retenu quand on la connaît plutôt pétulante et enjouée. Bonjour Mireille, lance malgré tout la tenancière depuis son comptoir, comment vas-tu ? L’interpellée relève alors lentement la tête et grimace un sourire contraint : je n’ai pas dormi de la nuit ! La saillie gaillarde du garde-champêtre à la retraite fuse sans hésitation : à ton âge, c’est normal ! C’est pas ça, répond Mireille dans un souffle. J’ai la "gastro". D’un même mouvement, ceux-là même qui s’apprêtaient à serrer sa main ou à déposer une bise amicale sur sa joue se reculent prudemment face au spectre de la contagion. Qu’une épidémie de gastroentérite décime les ardeurs des bambocheurs à l’issue des fêtes du chocolat, de la dinde et du foie gras de fin d’année, rien de plus habituel ! Mais il s’en faut encore d’un mois qu’il ne faudrait pas gâcher. Tenons-nous donc autant que possible à l’écart. Cette prudence risque hélas de ne pas suffire. Il faudrait y ajouter ce que les maîtres et les maîtresses d’école ont tenté d’inculquer à leurs élèves au début du siècle dernier : l’hygiène. Avant d’entrer en classe, il fallait autrefois "montrer pattes blanches" sinon vous étiez fermement prié de les laver au savon de Marseille sous le robinet d’eau glacée installé au fond de la cour. Et gare aux ongles noirs ! Mais ces temps sont révolus. Les conseils de l’éducation nationale sont aujourd’hui remplacés par les publicités qui vantent, dans un esprit beaucoup plus mercantile, ces produits d’entretien qui nettoient tout par miracle. Si on les en croit, les bactéries ne sauraient résister à leurs puissants principes actifs. Une paillasse de cuisine ou même toute une salle de bain qui n’auraient pas rencontré une éponge depuis plusieurs semaines retrouveraient instantanément non seulement un éclat à faire pâlir le soleil lui-même mais également leur virginité originelle. Une oreille attentive entendrait presque les cris d’agonie de ces bactéries inopportunes. Ce tableau idyllique est digne d’une "Présentation de Jésus au temple" de Giovanni Bellini. Tout y est faux. Et d’autant plus faux que la main qui tient le chiffon joyeusement imbibé de substances chimiques porte bien plus de bactéries que le carrelage encrassé par des jours et des jours de négligence. Et la main serait-elle glissée dans un gant protecteur, les éléments tout aussi toxiques les uns que les autres se retrouveront, par la magie d’un rinçage à l’eau claire, déversés dans la nature, pollueront les terres agricoles et les nappes phréatiques et s’insinueront sous la forme de résidus dans nos alimentations industrielles. La chasse aux bactéries est d’autant plus vaine que si le corps de la ménagère, comme celui de tout un chacun, est constitué, en gros, de soixante mille milliards de cellules, il héberge également plus encore de bactéries dans son seul système digestif et plus encore de virus dispersés un peu partout. Sans oublier les innombrables champignons de toutes sortes responsables des vilaines odeurs de pieds, d’aisselles, d’haleine et autres recoins plus intimes encore. Faudra-t-il un jour revenir aux méthodes d’antan, l’huile de coude, le vinaigre blanc et le bicarbonate de soude ? Voilà qui laisse bien des choses à penser.

(Suivre les chroniques du vieux bougon en s’abonnant à newsletter)