maitres_du_temps1

     L’air est encore prisonnier des brumes hivernales et le ciel est si bas que les branches des chênes semblent porter les nues. Pourtant, bravant le gel qui perle d’argent la pelouse de mon courtil, les crocus dessinent une ceinture de couleur au pied des bouleaux, les narcisses s’enhardissent dans les parterres et un remue-ménage de moineaux qui s’ébrouent agite les noisetiers. Comme si, en remontant d’Andalousie, les grues et les oies sauvages avaient sonné de leurs appels assourdissants la mobilisation printanière ! À moins qu’aiguillonnée par le fameux réchauffement climatique, l’incorrigible impatience du jardinier ne soit la véritable responsable de cette illusion d’effervescence ! Car la nature n’aime rien tant que respecter son train-train millénaire et le jardinier sait bien qu’il lui faut donner du temps au temps. Que pèsent une heure, un jour, une année au regard de la fantastique chorégraphie de l’univers ? L’Homme n’en a pas moins et depuis toujours cherché à mesurer leur écoulement inexorable. Aux époques paléolithiques, l’Ancien, qui connaissait les herbes qui guérissent, observait aussi les va-et-vient de la lune. À chacun de ses retours, il marquait d’un trait blanc la roche qui fermait son abri. On disait qu’il savait lire les signes. Il n’exprimait surtout qu’une âme de comptable. Ainsi les paléontologues s’émerveillent des mains peintes au pochoir sur les parois des grottes. Les artistes ne faisaient en réalité que facturer le nombre de repas que leur devait leur commanditaire. Le dessin au charbon de bois de genévrier d’un auroch ou d’un rhinocéros pouvait ainsi valoir deux entrecôtes, celui d’un tarpan à l’argile ocre trois filets mignons et un cuissot de chevreuil, un troupeau de rennes à la pointe de silex une pension complète durant tout un hiver. Toutefois, les cours devant probablement fluctuer en fonction des saisons et de l’approvisionnement en gibier, il est évidemment difficile de proposer aujourd’hui des estimations fiables. On sait seulement, à la lecture des reproductions de mains découvertes çà et là sur des murs encore vierges, qu’il arriva parfois que des devis n’aboutissent pas. Quoi qu’il en soit, en cochant chaque lunaison et en se fondant sur son expérience, l’Ancien pouvait annoncer l’arrivée des beaux jours, rassurer la future mère sur l’approche de son terme ou prévoir le départ des oiseaux migrateurs. Donnant ainsi majestueusement l’impression de commander à la Nature. Lorsque les hommes se trouvèrent assez nombreux pour s’établir en ville, au carrefour de deux rivières, à la croisée des chemins ou au seuil de quelque vallée perdue au cœur des Monts, ils attribuèrent tout naturellement à l’Ancien le statut particulier de conseiller à la Chambre des Délibérations Consulaires. Il y prit l’habitude de discourir de tout et de rien. Jusqu’au jour où l’un d’eux inventa la philosophie au détour d’une métaphore. Naquit alors le Cercle des Intellectuels. Des empires puissants et victorieux disparurent dans les oubliettes de l’Histoire. Des civilisations elles-mêmes déclinèrent et moururent ensevelies sous les sables des déserts. Les Intellectuels survécurent à tous ces cataclysmes à travers diverses sectes, factions et autres chapelles plus ou moins flamboyantes. Ils errent toujours parmi nous. On en croise parfois au détour d’une université ou d’un plateau de télévision. On les salue et on leur demande l’heure. Ils consultent leur montre. Ils n’y voient bien sûr, comme tout un chacun, que des aiguilles qui tournent sur un cadran mais ils sourient avec condescendance et répondent doctement : il est onze heures moins le quart ! Ce qui nous laisse toujours bien des choses à penser.

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