jeune

     Il pleut depuis trois jours et le vent bouscule jusqu’à des cent vingt kilomètres par heure les futaies de mon courtil. Les merles hésitent à quitter l’abri des haies, les mésanges ne sortent que pour picorer les graines mises à leur disposition sur la terrasse et le jardinier se réfugie devant sa cheminée. Mais point n’est besoin d’accuser le réchauffement climatique, quelque vol de papillons à l’autre bout de la planète ou même un accès de mauvaise humeur d’El Niño dans l’océan Pacifique. Ces tempêtes d’équinoxe ne font qu’annoncer l’approche du printemps. Les déguisements carnavalesques et les saucissonnades ont d’ailleurs accompagné les réjouissances populaires des dernières semaines et donné ainsi le signal de départ au carême pascal. Le temps est donc venu de respecter la vieille tradition campagnarde des cendres. Elles se sont en effet accumulées dans l’âtre depuis la fin de l’automne et il convient à présent d’en faire place nette. Le jardinier en épandra d’un geste auguste de semeur sur les labours de son potager bio et ses plates-bandes de fleurs. Elles allègeront la terre encore lourde et grasse et l’enrichiront en potasse, en phosphore et en magnésium. Aux Rameaux, la maîtresse de maison en mêlera à l’eau du puits dont elle aura rempli la grande marmite de fonte de la cuisine de cochon. Elle y plongera les draps du lit conjugal, les chaussettes, la chemise et le pantalon du "tous les jours" de son homme ainsi que ses jupons d’hiver et son tablier de paysanne. Sous une nouvelle flambée de fayard, elle les fera bouillir puis les battra généreusement au lavoir, les rincera à l’eau claire sentant bon la menthe sauvage et les étendra sur l’herbe tendre des clos voisins. (*) Hélas, ces usages d’autrefois ne sont plus guère aujourd’hui respectés. Les gens des villes bêchent de moins en moins de jardin potager et préfèrent le supermarché. Quant à la corvée de lessive, ils ont adopté le lave-linge électrique qui serait plus facile d’utilisation dans les appartements. Mais même si ces changements se sont effectivement produits au détriment de la poésie et de la convivialité villageoise, on ne saurait toutefois succomber à la nostalgie : il faut bien que le progrès progresse ! D’autant que ce jour des cendres relève également d’une coutume remontant aux époques lointaines où l’Homme, descendu de son arbre peuplé pour l’essentiel d’hominidés comme lui, errait encore dans le désert où il apprenait la frugalité. De nos jours, mille régimes prétendent aider la femme à retrouver la taille de son jean d’avant les fêtes et celle de son maillot de bain de l’année dernière. Le désert l’y conduisait tout naturellement par une alimentation saine et rustique à base de sauterelles, de lézards gris et de scarabées argentés. Elle pouvait ainsi savourer pleinement les regards jaloux de ses meilleures amies confrontées à la minceur de sa taille. Quant à l’homme de plus de cinquante ans, la rosée du matin le guidait benoîtement sur les chemins escarpés du sevrage des bières et autres petits blancs secs pris en hâte sur le zinc. Son médecin l’accueillait avec des compliments, son cardiologue ne le revoyait que dans cinq ans et son épouse se réjouissait de le voir revenir aux pratiques du kamasoutra de leur jeunesse. On voit par-là combien la diète et la sobriété peuvent également se révéler salutaires pour la paix des ménages. Mais qui opte aujourd’hui pour le jeûne ? L’homme a au contraire bâti ses villes au milieu des verts pâturages pour mieux se rassasier d’andouille de Vire, de tripes à la mode de Caen, d’escalope de veau à la crème du Pays d’Auge, de navarin d’agneau de pré salé, de camembert et de Pont l’Évêque, de tarte aux pommes et de teurgoule et, bien sûr, de cidre bouché. Alors il grossit, il change de garde-robe et il s’endort devant la télévision. On n’habite plus assez le désert ! Ce qui laisse bien des choses à penser. (*Lire le Règne animal de Jean-Baptiste Del Amo aux éditions Gallimard)