Cygne

        De retour sous un ciel dégagé du concert de l’Orchestre Philarmonique de Région qui donnait des interprétations somme toute sympathiques du Peer Gynt de Grieg et de plusieurs mouvements de la cinquième symphonie de Hans Eklund.  L’air est doux et traversé de chauds effluves printaniers. Le ballet des étoiles déploie avec faste ses mille feux. La Grande Ourse, facilement identifiable, la constellation du Cocher et son étincelante Capella et celle du Petit Chien et sa Pro cyon non moins éclatante. Difficile par contre de détecter Cérès à l’œil nu. Elle a été portée à la distinction de planète mais elle n’en reste pas moins naine avec ses maigres petits mille kilomètres de diamètre. Selon la sonde Sofia, elle aurait émigré, elle aussi, depuis les confins de notre système solaire. Pourquoi, dans ce cas, avoir effectué tout ce chemin pour se dissimuler au milieu des astéroïdes qui gravitent entre Jupiter et Uranus ? Craignait-elle quelque contrôle d’identité puisqu’à l’époque de son voyage la communauté scientifique ne lui en avait pas encore attribué ? Redoutait-elle de se voir reconduite aux frontières, son point de départ ? Nous ne le sauront peut-être jamais. Bien des mystères cosmiques demeureront encore longtemps sans explication. Il est par contre une étoile qui, bien que beaucoup plus éloignée de nous, bénéficie de l’empressement de nos observateurs astronomiques, KIC9832227. Elle aurait pu être handicapée par sa situation fort éloignée des regards des journalistes d’investigation les plus inquisiteurs. Elle évolue en effet dans la constellation du Cygne à plus de dix-sept milliards vingt-neuf mille huit cent vingt-trois kilomètres de notre palais de l’Élysée. Mais elle offre malgré tout nombre de qualités propres à retenir leur attention. Elle respecte ainsi scrupuleusement le principe de parité. Sous ses apparences modestes sinon effacées dues à son unique appellation, elle présente un visage double ou binaire, selon le jargon des astronomes, et l’un des membres de ce couple, de taille plus réduite, tourne inlassablement autour de l’autre. Nul besoin, certes, d’utiliser un télescope pour constater semblable comportement dans la vie courante. Un directeur ne sort jamais sans son sous-directeur, un pâtissier renommé sans son premier commis, un Président sans son Premier Ministre. Le fait n’en est pas moins remarquable dans le ciel où il semble peu fréquent. Et il est d’autant plus remarquable que le plus petit des deux se montre de plus en plus véloce. Hélas, cette précipitation lui sera fatale. En effet, contrairement à ce qui se produit au quotidien, à savoir que c’est souvent le sous-directeur qui éjecte le directeur, le premier commis qui ouvre une pâtisserie concurrente et détrône son patron ou le Premier Ministre qui dévalue son Président, les spécialistes du ciel étoilé prédisent que nous devrions prochainement assister à une véritable fusion-absorption. La scène devrait même être visible à l’œil nu depuis le 55 rue du faubourg Saint-Honoré comme de partout ailleurs dans le Pays. Elle ne se produira que dans cinq ans, en début du mois de mai 2022, mais le spectacle ne manquera pas de se révéler grandiose. La nouvelle étoile qui naîtra sous nos yeux sera dix mille fois plus brillante que les deux actuelles côtes-à-côtes ! Mais l’attente ne sera-t-elle pas trop difficile à supporter ? Certains psychologues sans enfants recommandent aux parents d’apprendre la frustration à leurs progénitures afin qu’elles apprennent leur vie future. L’apprentissage ne risque-t-il pas, dans le cas présent, de se révéler trop dur pour nos jeunes sociétés immatures habituées à voir leurs désirs se réaliser sans délais ? À moins que décision ne soit prise en "Haut Lieu" de tout laisser en suspend d’ici là. Engagements, promesses, perspectives, plans quinquennaux, élections, désistements. Selon le bon vieux principe de précaution qui dit que ça ne peut pas continuer comme çà mais qu’il ne faut surtout rien changer. Mais même en excluant tout ce qui relèverait de la limite d’âge, de consommation ou de péremption, ne risque-t-on pas alors de s’abandonner à la terrible procrastination ? Voilà qui laisse bien des choses à penser.