hibou

       Le sort en est jeté ! Non seulement demain ne sera guère différent d’hier mais les nuits seront aussi chahutées. Hector et Paris se sont en effet montrés, la nuit passée, aussi exubérants qu’une escouade de militants au soir d’une victoire électorale. Non que nous soyons en Tauride. La guerre de Troie a bien eu lieu, le fameux cheval a bien détourné la vigilance des combattants et la ville n’est plus qu’un amas de ruines archéologiques arpentées par des fouilleurs de pierres à la poursuite de leur avenir académique. Nous sommes bien, aujourd’hui, établis au cœur des Monts et noyés dans la brume matutinale d’un lever du jour frais et laborieux. En réalité, outre ses rhumatismes, ses loirs et ses grillons, ma maison héberge également deux vieux hiboux installés à demeure dans ses combles.  Ils respectent à l’ordinaire une courtoise discrétion, sortant au médianoche d’un vague bruissement d’ailes et ne rentrant qu’aux rives du matin pour une longue journée de sommeil. Mais ils ont, la nuit dernière, dérogé à leurs habitudes de bons pères de famille ! Sillonnant leur repaire de long en large d’un pas de juge à hermine au sortir de la salle des délibérations, se frottant ici contre une poutre ancestrale, bousculant là une figurine bantoue ayant servi, dit-on, à un vieux marabout vindicatif et rancunier, renversant ailleurs les œuvres complètes de Philippe Sollers. Puis, ils se sont envolés en grand ramage vers les frondaisons voisines qui ne tardent pas à résonner de leurs feulements sauvages. J’espérai jouir enfin d’une paix de propriétaire et sombrer dans un sommeil réparateur. Las ! Passé le temps trop court d’une bonhomme somnolence, ils reviennent arpenter, comme s’ils en voulaient estimer la solidité, les épaisses planches de chêne du parquet. Mais c’est pour ressortir bientôt dans  un sombre hululement propre à glacer le sang  du plus innocent des vampires des Carpates, rentrer de nouveau en soupirant comme un soufflet de forge de maréchal-ferrant confronté à un escadron de chasseurs à cheval de la garde républicaine et repartir derechef en ahanant comme une compagnie de portefaix réapprovisionnant un navire au long cours en partance pour l’ile d’Houat. Sur le matin, alors que l’aube dessine à peine de pâles esquisses au fronton des collines, un grand chambardement secoue, en guise de point d’orgue, la bâtisse toute entière. Un lourd silence s’ensuit, évoquant irrésistiblement l’atmosphère de la morne plaine de Waterloo après la funeste bataille. Lourd silence rapidement ponctué de piaillements impatients. Mes locataires auraient-ils transporté leur progéniture au-dessus de ma tête ? Voilà qui n’augure rien de bon pour les nuitées à venir. Mon chat César lui-même, après s’être longuement étiré, ignore d’un air grognon le fond de chocolat de mon bol de petit-déjeuner et les ageasses, dans leurs bouleaux, sont étrangement calmes, presque assoupies. Pourtant, comme écrit Jacques Rancourt, "La journée est bien partie pour durer". (*) Je vais donc devoir l’agrémenter d’un plaisir supplémentaire. Alors, je décide de suivre les conseils de la lune qui boucle justement son premier nœud du mois et de renoncer à tout labeur maraîché. Je glisse sur la chaîne hi-fi la magistrale Maria Callas dans le rôle de Violetta de la Traviata de Giuseppe Verdi. Pour le plaisir. Á condition, cela va de soi, de pouvoir dormir tout mon saoul la nuit prochaine. Mais ne bougonnons pas trop fort. Ces insomnies peuvent aussi être dédiées à la méditation et être l’occasion de réfléchir à l’avenir. Puisqu’il va falloir choisir ! On dit que la démocratie est le pire mode de gouvernement à défaut de tous les autres. En est-il ainsi pour le vote citoyen lorsqu’il en est réduit à accepter le "moins pire" des candidats ? Voilà qui laisse bien des choses à penser. (* lire dans la rubrique poésie.)