Mars

       La lune est à la fois en trajectoire descendante et en phase croissante. Encore deux jours et, au faîte de sa luminosité, elle déclenchera la production des fameuses hormones qui poussent les loups garous à sortir du bois. Le jardinier, quant à lui, pourrait benoîtement poursuivre l’élagage de ses forsythias après leur floraison et la tonte de sa pelouse. Dans sa grande sagesse, il se contentera de planter ses poireaux et ses dahlias. Car d’autres tâches tout aussi importantes le requièrent dont la chasse aux taupes qui, on l’a vu, continuent à élever les pyramides dans les courtils afin de perpétuer dignement le souvenir des Égyptiens de l’antiquité. Or ces mêmes Égyptiens croyaient que Pharaon rejoignait le soleil après sa mort. Pour lui assurer le meilleur confort, ils investissaient alors dans une barque spéciale aussi richement décorée qu’un palais présidentiel et une chambre des députés réunis. Il disposait même d’une cassette remplie de menue monnaie pour le "cas où". (Il se serait évidemment bien gardé, lui, d’en racler jusqu’à la moindre piécette pour ajouter à son bas de laine personnel.) Cette volonté des adorateurs de Rê d’envoyer des hommes dans le cosmos s’est perpétuée, elle aussi, jusqu’à nos jours. À ceci près que l’on n’y expédie plus les Rois ou les Empereurs ni même les Présidents déchus. Aujourd’hui, ce sont de modestes citoyens comme vous et moi que l’on forme, éduque et entraîne à faire le grand voyage. Ingénieurs, mathématiciens, astronomes et autres physiciens conçoivent et élaborent à cet effet des vaisseaux spatiaux dont les coûts ne seraient d’ailleurs pas loin d’atteindre eux aussi des sommets pharaoniques. Plusieurs options étaient jusqu’ici en lice. Celle du plan "B" aurait aujourd’hui la priorité. On a vu, récemment, des plans "B" défrayer la chronique. Ils sont platement tombés à l’eau comme de vulgaires capsules spatiales. Soit, ici, à cause d’un excédent d’impétrants pour remplacer le titulaire du plan "A" devenu défaillant. Soit, là, à cause d’une trop grande confusion entre ses divers plans extra-monétaires qui en remise derechef le héraut dans les oubliettes électorales. En ce qui concerne le voyage interplanétaire hérité des Égyptiens de Gizeh, le plan "B" n’est, en réalité, que la suite logique du plan "A". Ce dernier prévoyait d’envoyer des touristes sur la lune. Il serait abandonné au profit d’une croisière sur la planète Mars. Les "phynanciers " qui apportent leur soutien à ce projet se sont en effet aperçus qu’ils pourraient décupler leurs marges bénéficiaires en vendant un rêve encore plus fou que celui du plan "A". Il existerait toutefois d’autres raisons jalousement gardées secrètes. Selon les tenants de la théorie du Grand Complot, un groupe d’individus manipulerait les décideurs.  Encore inconnus du grand public en dépit des investigations des réseaux sociaux, ces conspirateurs nourriraient dans l’ombre un dessein particulièrement diabolique. Plutôt que de propulser sottement des touristes sur la lune, ils ambitionneraient d’envoyer les élites politiques nationales et internationales vers Mars. L’expédition durerait beaucoup plus longtemps, les chances de survie se révèleraient bien plus aléatoires et celles d’un éventuel retour pratiquement nulles. Ils auraient ainsi tout loisir de prendre la place sur Terre des heureux excursionnistes. Nombre de questions demeurent encore sans réponses. Ainsi, comment seront choisis ces voyageurs ? En fonction de leur âge ? De leur apparence capillaire ? De leur eau de toilette ? Du coût de leur parfum préféré ? De leur taux de cholestérol ? En dehors de son aspect "grand nettoyage de printemps" qui ne peut que ravir la ménagère de la classe moyenne de plus cinquante ans, ce projet est-il bien raisonnable ?  Ne risque-t-il pas de heurter la sensibilité des écologistes toujours prompts à éviter la pollution sur la Terre comme au ciel ? Que deviendront les innombrables petits vizirs qui aspirent à devenir à leur tour Grands Califes ? Voilà qui laisse bien des choses à penser.