16mai

      Mon chat César est d’un naturel sérieux. On peut même dire quelque peu pompeux parfois. Il y a longtemps qu’il ne s’étonne plus lorsque ma petite voisine Anaïs s’empare de sa gamelle pour la cacher sous le buffet. Ilpeut montrer de la contrariété lorsqu’elle pose un jouet sur sa chaise ou aligne ses poupées sur le canapé, là où il a décidé de s’allonger de tout son long pour savourer sa sieste. Il peut même choisir la fuite sous mon lit pour échapper à ses sollicitations. Mais je ne lui ai jamais connu la moindre ébauche de sourire. On sait depuis Rabelais que le rire est le propre de l’homme. On sait également que ses cousins chimpanzés ou gorilles peuvent rire eux aussi. Sauf bien sûr lorsqu’ils sont la cible des moqueries de leurs compagnons. Mais le chat ne rit pas. D’où vient ce handicap ? Une grande étude scientifique de la chercheuse australienne Kirsty Kitto montrerait que le rire ne serait en réalité que le résultat d’un vulgaire travail mental. Ainsi, vous ne provoquerez aucune réaction si, au cours d’une discussion autour de la machine à café et faisant référence à Molière vous proférez une évidence telle que "le nouveau Président marche sur ses deux jambes". Vous n’aurez en effet aucunement sollicité les chers neurones de vos collègues. Ils l’auront vu à la télévision et dans les journaux et auront constaté par eux-mêmes qu’en effet, il marche. L’homme, comme la femme d’ailleurs, marche généralement sur ses deux jambes et le fait ne mérite en rien de déclencher de longues investigations ou moins encore de profondes réflexions. L’encéphalogramme de vos collègues demeurera donc plat. Et vous aurez peut-être même la tentation d’ajouter "comme d’habitude" ! Par contre, si vous leur posez la fameuse devinette que l’on doit à Pierre Dac : "quelle différence y a-t-il entre un Président ?", vous observerez un véritable déchaînement de perplexité dans leur regard et leurs sourcils tenteront de se rapprocher en signe extérieur de concentration intellectuelle. Certains, arc-boutés sur la raison raisonnante et refusant de perdre pied, demanderont "et… ?". D’autres, habitués à votre mauvais esprit libertaire, esquisseront un sourire entendu, espérant faire croire qu’ils ont compris votre manigance et qu’ils ne tombent pas dans votre piège. D’autres consulteront leur montre et glisseront dans un soupir qu’ils ont une énième réunion de service ou qu’ils attendent un coup de téléphone. Un ou peut-être deux souriront franchement : ils connaissent la réponse. Soit ils pratiquaient déjà Pierre Dac dans les années cinquante du siècle dernier mais ils ne doivent plus être très nombreux de nos jours à fréquenter encore la machine à café d’un étage de bureaux administratifs. Soit leurs neurones auront réellement été activés, les conduisant à sortir de leur cadre formatif habituel. Mais combien sauront alors que leur cerveau a tout simplement fonctionné selon les grands principes de la mécanique quantique qui régit par superposition, intrication ou décohérence le fonctionnement des particules élémentaires ? Sans vouloir évoquer, même brièvement, le fameux paradoxe du chat d’Erwin Schrödinger pour le seul plaisir de paraître retomber sur nos pattes, il n’en reste pas moins intéressant de constater que ce rire qui nous a tant manqué dans les semaines passées ne serait dû qu’à un "décalage" dans la marche régulière d’un circuit neuronal devenu routinier. Le philosophe Jean Guitton disait que l’étonnement est source de pensée. Le rire pourrait-il alors s’en révéler la conclusion logique ? Voilà qui laisse bien des choses à penser.