23mai

        Le jardinage remonte à la plus haute antiquité. Ainsi, persuadé que l’opiniâtreté peut parfois conduire aux plus hauts sommets de l’Olympe sinon même à l’Élysée, _les exemples ne manquent pas_ Ascalaphos sarclait-il consciencieusement les allées du pouvoir afin que les dieux ne salissent pas leurs augustes orteils lors de leurs excursions divines. Las ! Un malheureux concours de circonstance s’en vint troubler son irrésistible ascension. Alors qu’entre deux RTT il se reposait sous un grenadier, il aperçut la belle Perséphone grignotant avec gourmandise le fruit de son arbre préféré. La gourmandise étant un vilain défaut, il témoigna de l’écart à son supérieur hiérarchique. Après délibération dans les rédactions divinement médiatiques, la fautive se vit condamnée, telle une gamine prise en flagrant délit de doigt dans le pot de confiture, à demeurer pour l’éternité dans les ténébreux replis de la campagne sarthoise. Le méchant rapporteur fut également sévèrement puni, ce qui est bien normal après tout : il fut transformé en chouette. Outre le fait que cette décision montre un réel manque de considération pour les rapaces nocturnes qui sont pourtant écologiquement si utiles, il condamna également les jardiniers à l’arrachage perpétuel des mauvaises herbes à sa place. Scandalisée par tant d’injustice, notre Séléné viendra alors à leur secours. Contrairement à Sisyphe qui pousse sans relâche son rocher comme un vulgaire bousier sa pelote d’excréments, le jardinier a en effet droit à un jour de repos lorsqu’elle se réfugie pudiquement derrière la Terre pour changer de quartier. J’ai donc décidé, l’autre jour, de suivre les conseils de mon livre de chevet de jardinier ordinaire : ne rien faire en lune noire. Car il ne faut pas s’y tromper. Jardiner bénévolement équivaut à un travail à temps plein. Ce qui explique pourquoi cette fonction est souvent attribuée aux retraités lorsqu’ils ne sont pas affectés à la garde de leurs petits-enfants ou aux voyages en car sur des routes sinueuses dans le cadre de la relance du tourisme régional. Regarder paisiblement s’épanouir ses semis assis sur son pliant comme un vulgaire pécheur à la ligne représente en effet pour le jardinier un objectif illusoire. Les professionnels du calendrier lunaire lui imposent à chaque jour une besogne spécifique. Hier, semer des choux verts, demain, des radis roses ou des haricots secs et après-demain des petits pois ronds. Sans oublier les pieds de tomates qui auront échappé aux méfaits de la lune rousse des saints de glace, les pieds de fenouil commun pour donner enfin du goût aux courgettes, la tétragone pour confectionner des gratins à la crème d’épeautre et les poireaux pour l’hiver qui sera rude selon les oignons, en dépit du réchauffement climatique universel. Ainsi, les journées se suivent et les travaux potagers, à l’image de ceux d’Hercule, s’enchaînent inexorablement sans autre issue pour le jardinier que l’obligation de recommencer encore et encore. Accompagner dame nature dans sa tâche nourricière n’est pas une sinécure. Ce serait même plutôt un véritable sacerdoce dont on ne mesure pas assez l’abnégation. Mais, lorsqu’en toute innocence vous empoignez pour la première fois votre sarclette, vous l’ignorez encore. Demain, pensez-vous, _car un jardinier pense aussi, _ demain est un autre jour et le soleil se lèvera bien ! Et le lendemain, il est déjà trop tard. Vous avez mis le râteau dans l’engrenage et la bêche sous le pied. Le bonheur est pastoral, dites-vous ? Certes, mais surtout dans un confortable fauteuil avec Marcel Proust en main et Mozart sur la chaîne hi-fi. Hélas, en mai, l’herbe fait elle aussi ce qu’il lui plaît le plus : elle pousse ! Je vais donc devoir de nouveau tondre la pelouse de mon courtil. Ce qui, en dépit des apparences, permet malgré tout de penser à bien des choses.