30mai

      Visite d’un petit-neveu et de sa compagne le temps du week-end. Elle est professeur d’allemand dans un lycée assez éloigné de leur appartement du treizième arrondissement pour lui permettre de jouir à satiété des transports en commun. Il parcourt le monde pour vendre des logiciels conçus dans le cadre d’une start-up créée avec un ami. Internet exige parfois une présence humaine pour tourner rond et se développer. Après avoir stoïquement affronté les "ralentissements" qui pimentent régulièrement les transhumances des Parisiens vers la Province et suivi les recommandations plus ou moins fantaisistes de leur système GPS, ils abordent enfin mon courtil à l’heure de l’"apéro" en terrasse face au soleil couchant. Le bon air des arbres décape leurs poumons à coup de longs soupirs extatiques et le calme quasi monacal de la vallée les plonge dans un ravissement béat. Au point que le lendemain matin, devant sa tasse de thé du petit-déjeuner, elle ne trouve pas assez de mots enthousiastes dans son dictionnaire personnel pour décrire la douce quiétude qui a baigné sa nuit de sommeil. Je lui explique alors, au risque de la décevoir, que cette belle bolée de silence est trompeuse. La campagne transpire de milles bruits qui rythment son parcours nocturne. Outre les craquements, gémissements et autres complaintes de la charpente de ma vieille demeure, elle aurait pu goûter, venant des enclos voisins, des bêlements d’agneaux à la recherche de leur mère, les meuglements d’une vache isolée du troupeau qui se languit de ses congénères, les aboiements rageurs d’un chien importuné par un chat en maraude et les réponses de ses compères en une joyeuse cacophonie. Mais les matous ne sont pas les seuls à rôder sous le regard blafard de la lune. De nos jours, les noctambules n’enfourchent plus leur bicyclette pour gagner la discothèque. Jusqu’à laudes sinon même jusqu’à prime, ils inondent au contraire la région des ronflements hargneux de leurs moteurs trop sollicités. Elle aurait alors apprécié à sa juste valeur la fringante mélodie interprétée par les cloches de l’église du village invitant le mécréant à se repentir avant de s’engager dans une nouvelle journée. Mais une pause s’instaure malgré tout lorsque l’aurore effleure les courbes alanguies des collines. Comme si la nature s’interrogeait soudain. Le vent d’ouest va-t-il se renforcer ou s’assoupir doucement ? Les quelques nuages boursouflés comme des angelots saint-sulpiciens qui agrémentent l’azur vont-ils se dissoudre ou gonfler comme des baudruches de kermesse et apporter la pluie ? Le soleil printanier se contentera-t-il des "normales saisonnières" ou s’inscrira-t-il comme le plus chaud dans le registre des méfaits du réchauffement climatique universel depuis 1976 ? La brise matutinale laisse pour l’heure la place à un léger murmure qui fait frémir les charmilles et danser les fragrances d’aubépine et de lilas qui sourdent des palisses. Séduits, les écureuils sortent de leur cache en quête d’aventures romanesques. Les lapins désertent leur rabouillère pour batifoler gaiement entre les ajoncs et les touffes de marjolaine. Les ramiers posent pied à terre et se gavent de gouttes de rosée aux parfums de menthe sauvage et de serpolet. Et les chats miaulent derrière la porte en attente de leurs croquettes avant de se lancer dans une longue toilette suivie d’une sieste réparatrice. Mais quand se dessineront les premières ombres, les merles envahiront la pelouse de leurs chamailleries, les pies reprendront leurs jacasseries qui ne cesseront qu’avec le soir, les tourterelles s’interpelleront inlassablement de chêne en châtaignier et les choucas s’envoleront à grands cris rauques vers le bourg pour prendre leur faction autour du clocher. En réalité, la nature ne connaît guère le silence. Mais elle n’a pas son pareil pour chasser de la tête les mille tracas du quotidien et y glisser une exquise sérénité qui laisse alors bien des choses à penser.