6juin

 

        Jacques Attali était formel : demain sera nomade. Il en avait même écrit tout un livre. Mais Jacques Attali est capable d’écrire trois livres de huit cents pages par an. C’est un expert en tout. Aujourd’hui, les spécialistes sont eux aussi formels : aujourd’hui est communication. L’art du commerçant est de réunir les deux prophéties pour en un faire un négoce lucratif. Ainsi du téléphone portable qui permet de converser avec un interlocuteur tout en marchant au milieu de son courtil ou, même, en allant donner leur friandise quotidienne aux chèvres naines. Le sémaphore ne permettrait pas une telle liberté. Il faut hélas régulièrement relier l’appareil à l’électricité. Ce qui relativise grandement l’autonomie du geste et oblige par ailleurs les écologistes à planter des éoliennes sur les collines pour ravitailler en énergie les citadins déconnectés. Mais ne bougonnons pas contre un progrès manifestement en marche vers l’avenir. C’est ce que m’a affirmé, hier, une charmante voix féminine en me vantant, au téléphone, les bienfaits des tablettes de lecture. On ne se déplace plus, de nos jours, pour vendre du nomadisme. Vous pourrez lire n’importe quoi n’importe où, assure-t-elle ! Les bibliothèques, dis-je, ont précisément pour fonction de prêter des livres que vous pouviez lire en tous lieux et par tous temps ! D’accord, mais quand vous aviez fini de lire le livre, vous en faites quoi ? Ben, je vais le rendre ! Avec la tablette, vous n’avez même plus besoin de vous déplacer ! Voilà effectivement un progrès considérable ! Le nomade devenu sédentaire se transforme désormais en marcheur immobile ! Une image m’interpelle. Je m’imagine pédalant avec énergie sur ma bicyclette fixée au sol dans le but d’activer la dynamo qui fournit le courant électrique à ma tablette de lecture. La situation ne manquerait pas d’être cocasse pour qui a connu les textes imprimés et reliés in folio propres à être déclamés à gorge déployée en parcourant à longues enjambées des allées forestières assidument fréquentées par des chevreuils, des lapins et des écureuils roux. Bien que les écureuils roux soient plutôt étourdis. Ils ont en effet tendance à oublier les caches où ils ont entreposé leurs provisions de glands, faînes et autres noisettes. Il s’agit souvent de simples trous creusés entre les racines d’un châtaignier ou d’une discrète cavité pratiquée dans l’écorce d’un chêne centenaire. Hélas, à peine l’écureuil roux a-t-il dissimulé son magot sous un petit tas de mousse et de feuilles mortes qu’il en oublie les coordonnées. Ce qui l’oblige, faute de GPS fiable, à adopter une certaine forme de nomadisme puisqu’il est, par nature, en quête perpétuelle de nouvelles réserves et de nouveaux coffres forts. Mais semer la perturbation en milieu sauvage risquerait d’être considéré comme écologiquement répréhensible. Contentons-nous donc du modeste rétro-progrès qu’offre la tablette de lecture. Je parle ici de rétro-progrès comme on parle ailleurs de croissance négative. Après avoir assisté aux joutes télévisuelles opposant les opposants au nouveau régime qui n’est pas encore tout à fait en place, le citadin ne manquera pas, bientôt de célébrer Cuvier. À bord de son automobile, il quittera l’agitation brouillonne de la ville pour celle des bords de mer. On appelait autrefois cette manifestation de nomadisme la transhumance estivale en référence à celle des moutons vers les estives. Or les moutons, de nos jours, adoptent de plus en plus la transhumance casanière. Ce qui montre que nomadisme et sédentarité sont les deux faces d’un même phénomène que les l’ophiologues appellent doctement le syndrome du serpent qui se mange la queue. Ce qui ne saurait être le cas pour une chronique sans queue ni tête. Tout en prétendant laisser, malgré tout, bien des choses à penser.