13juin

       J’abandonne Emmanuel Chabrier et sa "Joyeuse marche" de circonstance pour m’en aller, flamberge au vent, saluer les arbres de mon courtil et donner à ma chèvre naine sa friandise de pain dur. Accompagné de son cortège de grondements de tonnerre et de bourrasques, un orage s’est abattu, hier soir, sur la région. L’air est à présent calme et serein, presque recueilli. Comme si merles et moineaux hésitaient encore à sortir de leurs caches. Quelques feuilles d’érable jonchent la pelouse et des branches mortes de bouleaux dessinent de fins traits noirs au milieu des pâquerettes. Rien que de bien habituel en pareilles circonstances. Lorsque j’aperçois une masse sombre inattendue au pied des sapins. Je distingue bientôt, ouvrant sur le ciel au bleu d’azur, une déchirure béante là où s’enorgueillissait la tête de l’un d’eux. Elle gît à présent sur le sol. Un peu plus loin, une autre éclaircie m’alerte. Là aussi s’étale sur le sol un amas verdâtre de branches brisées et déchiquetées. Là aussi, la tête a été arrachée et jetée à terre. Le temps d’un gros soupir de regrets et je rejoins ma chèvre naine réfugiée dans sa bergerie. Elle rechigne à sortir. Comme si les déchaînements de la nuit précédente risquaient de se reproduire. Le son de ma voix la rassure malgré tout et elle s’enhardit enfin à affronter l’extérieur. Quelques caresses et un quignon de pain finissent par l’apaiser. C’est à cet instant que je remarque que l’une des branches maîtresses d’un sapin isolé en lisière du courtil caresse les herbes hautes et les fougères. Décidément, mes sapins paient un lourd tribut à l’agitation de la veille. J’ai commencé à les planter il y a une trentaine d’années environ à raison de deux ou trois par an. Ils ont constitué au fil du temps une barrière efficace contre les grains venus de l’océan. La terrible tempête de 1999 elle-même, qui a vu la nature faire son grand ménage séculaire, n’avait pas osé les bousculer. Ils font à présent un arrière-plan sombre devant lequel s’épanouissent, les uns après les autres, arbustes à fleurs et vivaces diverses et représentent un havre de fraîcheur bien venu lorsque la canicule s’installe. Mais ambitionnant peut-être d’égratigner les nuages, ils continuent sans relâche à se hausser du col. Soucieux d’égalité comme d’archaïques socialo-communistes du siècle dernier, les vents d’ouest froncent aujourd’hui les sourcils. Le moindre coup de vent leur offre une belle occasion de balayer une ou deux têtes qui dépassent. Je manque rarement d’aller saluer mes arbres. Je m’enquiers de leur santé, je leur parle du temps à venir et des événements du monde et je partage avec eux mes humeurs du jour. Et j’ai alors l’impression qu’ils s’inclinent amicalement vers moi du haut de leurs trente mètres comme pour mieux entendre les compliments que je leur adresse. En réalité, sans doute tentent-ils de me dire leur angoisse face à ce réchauffement climatique qui les fragilise. Ils souffrent en effet et pleurent de grosses larmes de sève qui se répandent en poisseuses traînées blanchâtres tout au long de leur tronc. La "grande forêt" comme dit ma petite voisine Anaïs qui aime tant à y promener sa poupée se transforme peu à peu en une lugubre nécropole. Je croyais n’avoir plus pour la saison qu’à repiquer mes semis et à les regarder benoîtement s’épanouir et fleurir en paix. Me voici contraint de reprendre mes gants de bûcheron, d’empoigner ma scie et ma serpette et de couper, d’émonder, de tailler et de me métamorphoser ensuite en mulet du Poitou pour entasser les belles ramures aux jeunes pousses au vert tendre au fond du courtil. Quel gâchis ! On dit que le monde est en marche vers un charivari climatique inextricable et imprévisible. Certains ne le croient pas. Pour moi, ma religion est faite. Non seulement la science et ses mesures le constatent chaque jour mais j’en lis moi-même les conséquences jusque dans mon modeste courtil égaré dans sa vallée perdue au cœur des Monts. Un charivari qui devrait laisser à chacun bien des choses à penser.