stmartin

        Encore traumatisé par la tempête de 1999 qui coucha tant de ses arbres, le campagnard suit avec compassion l’avancée de l’ouragan Irma vers les îles Caraïbes. Au moins, les gens qui vivent là-bas auront-ils, eux, le temps de se préparer au pire. Calfeutrer les maisons comme on voit procéder les Américains de Floride, faire des provisions d’eau et de nourriture, arrimer suffisamment un toit pour qu’il résiste à des vents de 200km/h ou même se réfugier provisoirement, pour ceux qui le peuvent, dans des îles voisines éloignées de la tourmente. Les corps de l’État pourront, de leur côté, vérifier le bon fonctionnement des installations électriques et de communication et, éventuellement, les renforcer, organiser les secours inévitables aux plus fragiles et aux plus démunis et anticiper les probables pillages de magasins qui frappent toujours en pareilles circonstances. Les télévisions métropolitaines de tous bords et de tout statut commercial relaient sans répit les conseils des autorités. Au point que le campagnard perdu dans sa vallée au cœur des Monts a parfois l’impression qu’ils s’adressent aussi à lui. Dressé sur la pierre du seuil de sa chaumière, il jette instinctivement un regard inquiet vers les nuées. Les tuiles de mon toit sont-elles bien arrimées ? Les volets des fenêtres supporteront-ils les fantastiques pressions d’un ouragan de force 5 sinon même de force 6, si elle existait ? Mais le redoutable réchauffement climatique n’a pas encore poussé ces terribles destructeurs jusque dans nos contrées dites tempérées. Notre ami pourra dormir en paix. Mais nul doute, en tout état de cause, que les habitants de ces îles du bout du monde ont pris toutes les précautions utiles pour supporter à moindre dommage les bourrasques à venir ! À la télévision, les "envoyés spéciaux" à l’esprit aventureux ne manquent pas, comme d’habitude, d’illustrer l’avancée de la tempête en s’exposant inutilement sur la terrasse de leur hôtel alors que le vent sème déjà un grand désordre dans leur coiffure de baroudeur. Il ne s’agit là, bien sûr, que d’une illustration qui n’ajoute rien à l’information. Mais les journaux de papier nous ont habitués à ces vastes photos d’archives exposées en une pour attirer le lecteur et le renvoyer en page intérieure où le corps de l’article sera généreusement encadré de publicités sonnantes et trébuchantes.

       Mais l’ouragan arrive, les lumières de la ville s’éteignent les unes après les autres, les vidéos d’amateurs ne montrent plus bientôt que le noir tragique de la nuit. Les présentateurs des chaînes d’information continue donnent rendez-vous à leurs derniers spectateurs au petit matin avec la promesse de nouvelles images et de nouveaux commentaires. Ils tiendront parole. Grâce, toujours, aux vidéos d’amateurs, le téléspectateur assistera au lever du jour sur la désolation. Depuis la terrasse de son hôtel sis dans l’île voisine épargnée de la tourmente, les "reporters" décrivent un spectacle que l’on découvre en même temps qu’eux et concluent avec le plus grand sérieux qu’ils n’ont rien de plus à nous dire. Les commentateurs en studio commentent les images qui défilent et concluent, avec le plus grand sérieux, qu’ils ne manqueront pas d’apporter de plus amples informations dès qu’ils en possèderont. Tandis que déjà se déploient les polémiques opportunistes au sujet de l’incurie de l’État et de ses serviteurs. Sur place, les sinistrés se débrouillent comme ils peuvent. Les lignes électriques sont arrachées, l’usine de désalinisation d’eau de mer est à l’arrêt, des glissements de terrain ont, de toute façon, détruit les conduites d’adduction d’eau. La sous-préfecture est rasée et la caserne des pompiers fort endommagée. Les gendarmes tentent de maintenir un semblant d’ordre, les pompiers fouillent les décombres et, sur fond d’images de magasins pillés et de mères de famille serrant avec angoisse leur enfant dans les bras, le premier ministre annonce une réunion de crise. La polémique fait rage et les médias l’attisent avec gourmandise et presque autant de vigueur que l’ouragan lui-même. Avec raison sans doute, puisque l’une des journalistes présente sur le terrain nous montre un groupe de touristes qui n’avaient pas jugé bon de partir avant mais qui se plaignent à présent de ne le pas pouvoir faute d’avion. Ils l’attendent avec une impatience croissante sur le tarmac de l’aéroport dont la piste est par ailleurs difficilement praticable. C’est une honte, répondent-ils en colère au micro qu’on leur tend. Il fait chaud, on ne s’est pas douché depuis trois jours et le gouvernement ne fait rien ! Et la journaliste, qui n’avait pas pris le risque, quant à elle, de s’aventurer dans les rues encombrées de gravats de la ville pour témoigner du désarroi des gens de peu qui n’avaient plus rien, de conclure qu’en effet la colère gronde. On voit par-là, combien est malaisée sa tâche pourtant toute entière soutenue par une objectivité sans faille, un esprit critique sans parti-pris et un refus opiniâtre de la mise en scène et du spectacle. Mais qui ne laisse, en définitive, qu’un goût amer d’inachevé et bien peu de choses positives à penser.