06_octobre

       Ciel couvert, ce matin, et températures automnales. Un temps à réécouter Mozart sous les doigts de Martha Argerich et à se dépayser à l’île Maurice avec l’Alma de Le Clézio. Un temps, pour les enfants, à s’aligner en rang dans la cour de récréation et à l’appel de la sonnerie, à s’ébranler d’un pas traînant vers le Savoir. Ils apprendront les prédicats, les compléments circonstanciels, les accords et désaccords du participe passé, l’arithmétique modulaire, la géométrie variable, la valeur de л, indispensable à la fabrication du camembert normand sous appellation d’origine protégée, l’Histoire du vase de Soisson et du sabotier de Bellême et les harmonieuses proportions géographiques de notre bel Hexagone. Ils graviront bientôt les échelons de la connaissance et nombre d’entre eux accèderont peut-être aux plus hauts degrés du pouvoir. Ils mèneront alors tambour battant la marche inexorable du progrès véhiculé, aujourd’hui, par "Google", "YouTube" et "Facebook". Pour un esprit formaté à l’écriture mise au point au cours des siècles par des milliers de scribes et de copistes, les smartphones, tablettes et autres ordinateurs peuvent hélas se révéler des instruments de torture. Ils ignorent complètement les alphabets, les règles de conjugaison et les chiffres dits arabes. Ils ne retiennent que deux signaux, le 0 et le 1. Isolé dans son courtil perdu au cœur des Monts, le campagnard soucieux de participer à la vie collective s’est fait expliquer leur fonctionnement. Après de longues heures d’apprentissage, il accède enfin au monde extérieur et aux fameux réseaux sociaux. Il s’entretenait jusqu’ici presque exclusivement avec ses plus proches voisins, la boulangère de son village, le maire et la pharmacienne et ses compères de la médi@thèque de la ville. Il "communique" désormais avec le monde entier. Les débuts sont grisants. Échanger avec un lecteur assidu de Lima, une lectrice critique de la lointaine Louisiane ou des amoureux de la langue française de Tokyo est excitant. Notre exilé rural en vient même, pour pouvoir décrypter les messages qu’il reçoit, à se familiariser avec la syntaxe texto internationale et l’ortograffe moderne. Hélas, ces mêmes réseaux colportent tout et n’importe quoi. Notre ami a des "amis" qui ont des amis qui ont des amis qui….La communauté d’hier s’est muée en hall de gare à l’heure de pointe.  Et chacun d’ajouter, outre son grain de sel personnel au "post" le plus anodin, une vidéo plus ou moins trafiquée, des photographies plus ou moins retouchées ou des informations plus ou moins fantaisistes sinon même parfois erronées. Si seule la langue était écorchée, il serait possible d’en accuser la précipitation puisqu’il faut toujours taper plus vite sur le clavier et que tout le monde ne le maîtrise pas avec la dextérité de la "Petite Poucette" de Michel Serres. Mais c’est le langage lui-même qui dérape, le vocabulaire qui passe du rustique au trivial, du vulgaire au grossier. Et les idées qu’il charrie portent trop souvent l’agressivité, la malveillance et le ressentiment. Les habitants d’un village ne s’entendent généralement sur rien mais ils ne s’insultent que rarement. Certes, la langue d’Ésope est capable de prononcer des mots d’amour comme des mots de haine. Certes, comme l’explique si bien Boris Cyrulnic, le bien et le mal, le beau et le laid, le mieux et le pire ne s’opposent pas, ils s’accompagnent. Mais pourquoi faut-il toujours subir la part de l’ombre pour pouvoir savourer la face ensoleillée ? Voilà qui laisse bien des choses à penser. (Pour celles et ceux qui se posent (encore) des questions, lire le plaisant et utile manuel de survie orthographique de Monique Guérin-Simonnaud "J’ai perdu mon COD" aux éditions Pays et Terroirs à Cholet)