10_octobre

         Nous sommes au milieu du mois de juin. Le car de "ramassage scolaire" pénètre à l’heure prévue dans mon courtil. Derrière les vitres s’agite une horde d’enfants qui se répandent bientôt sur ma pelouse. Leur "professeur des écoles" en chef n’en compte en tout et pour tout qu’une quarantaine. L’impression demeure malgré tout d’entendre les hurlements de joie ou de dépit d’un stade tout entier lors d’un match de football comptant pour la coupe du monde. Quoi qu’il en soit et le calme revenu, nous faisons connaissance. L’objet de cette expédition est double. Exfiltrer de leur univers de béton et d’asphalte ces gamins d’un quartier défavorisé de notre capitale départementale, ne serait-ce que pour une courte journée, et leur faire découvrir pour l’occasion le monde du vivant, les arbres et les fleurs, les merles et les écureuils, les pigeons ramiers et les tourterelles et, bien sûr, le jardin potager. « Vous ne craignez pas que de voir d’où sortent les fameux cinq fruits et légumes qu’ils sont obligés d’ingurgiter à la cantine ne les en dégoutent pas encore un peu plus ? » Je n’ai pour toute réponse de mon interlocutrice qu’un sourire mi goguenard-mi embarrassé. En réalité, la journée se révèle fort agréable et riche d’enseignements. Les chérubins repartent à none les yeux brillants d’excitation, la tête bouillonnante de mille anecdotes à raconter le soir autour de la table familiale et bardés de mille projets fantastiques qui nourriront leurs rêves. Pourtant, au cours du repas de midi pris chez mes voisins agriculteurs dont ils visiteront ensuite la ferme et la bergerie, leurs institutrices et les jeunes mères de famille qui les accompagnent déplorent l’annonce par le rectorat de la fermeture d’une classe. Il y a de moins en moins d’enfants, constatent-elles. Notre région devient chaque jour un peu plus un dépôt pour vieillards finissants. L’ONU est parvenue à la même conclusion en ce qui concerne la population de notre petite planète. Les femmes africaines elles-mêmes font moins d’enfants que jadis tandis que l’espérance de vie augmente globalement grâce à une moindre mortalité infantile, une meilleure hygiène, une nourriture mieux partagée et plus saine et une alphabétisation progressive. La pauvreté frappe certes encore plus de la moitié de la population mais tous ces bienfaits réunis provoquent un accroissement de la quantité de vieux. Au point qu’elle égale à présent celle des naissances, augmentant mécaniquement celle des terriens. Selon les experts, le nombre de ces derniers pourrait avoisiner les 9,800 milliards d’individus à l’orée des années 2050. Le "papy-boom" a encore de beaux jours devant lui, entraînant avec lui sa cohorte de problèmes à résoudre et d’opportunités à saisir. Ainsi le marché de l’ascenseur et autre "monte-escalier" travaille désormais "à flux tendu" pour équiper les innombrables immeubles de cent étages à construire pour loger tout le monde. Les industriels des purées de pommes de terre, de topinambours, de carottes, d’épinards et de courgettes développent massivement leurs déjà immenses usines. Les marchands de pâtes adhésives pour prothèses dentaires multiplient leurs investissements, les lunettiers rivalisent d’innovations et les aides auditives pour malentendants se vulgarisent. Les éleveurs de bovins, par contre, redoutent déjà, une baisse de la consommation de viande rouge et les fabricants de fromages s’inquiètent de voir leur clientèle âgée si facilement sensible aux dictats de l’aseptisation à tout crin de la vie se détourner des Camemberts, Livarots et Pont-l’Evêque normands pourtant si goûtus. Nul doute qu’à l’image des 108 milliards d’Homo-Sapiens qui m’ont précédé sur cette Terre depuis 200 000 ans, aurai-je satisfait d’ici là à mes obligations de mortel. Et diminué d’autant les charges qui pèseront alors sur les épaules des jeunes générations. Il n’en reste pas moins bien des choses à penser à propos du futur de demain.