13_octobre

      Ce matin, tous les valides du village sont réquisitionnés pour rechercher Jean-Robert qui a disparu du domicile de sa fille depuis hier soir. Chacun sait que l’esprit de Jean-Robert emprunte de plus en plus des chemins de traverse au point de s’y égarer. Il faudra donc arpenter chaque sentier, fouiller chaque buisson, inspecter les abords du ruisseau où il aimait tant pêcher et peut-être même sonder chaque étang. Jean-Robert vit essentiellement dans l’instant. Le passé et l’avenir n’ont plus guère de signification pour lui. Sa mémoire s’enfuit au fil de l’eau, emportant avec elle sa vie et son histoire. Une histoire qui est aussi un peu la nôtre et celle du village. Quand les anciens comme lui seront partis, que restera-t-il de leurs souvenirs ? Quelques photos jaunies peut-être et des noms calligraphiés à la plume sergent major sur les registres d’état civil que le temps se chargera lui aussi d’effacer. Que sauront dire de leurs joies et de leurs peines dans 1000 ou 2000 ans, les historiens qui se pencheront sur les mœurs et coutumes du vingtième siècle de notre ère ? Fort peu de choses probablement. Comment vivait Sapiens il y a 40 000 ans ? Les paléoanthropologues n’ont plus guère à leur disposition que quelques squelettes ici ou là, des cendres de foyer à l’entrée d’un abri, des pointes de flèches et des racloirs abandonnés. Le bois de ses lances, les peaux d’animaux dont il se revêtait, les reliefs de ses repas, tout s’est désagrégé, retourné à la terre. Qu’évoquaient pour lui les phases de la lune ? Croyait-il en quelque dieu omniscient ou adorait-il une foultitude de divinités ? L’égalité de tous et la liberté de chacun régissaient-elles l’organisation de sa tribu ? Toutes ces questions qui interrogent aujourd’hui les sociologues restent sans réponse. Soucieux sans doute de laisser des traces pour les chercheurs à venir, Cro-Magnon s’est certes astreint plus tard à raconter sur les parois de ses grottes le monde qui l’entourait. Mais les interprétations divergent quand elles ne sont pas tout bonnement fantaisistes. Il y a quelques années, un plaisantin s’était imaginé en visiteur de musée au quatrième millénaire de notre ère. Y étaient exposés des instruments d’aujourd’hui accompagnés de l’interprétation des archéologues. Un arrosoir de zinc à demi rouillé devenait ainsi un objet de culte vénéré dans les campagnes reculées. On voit par-là combien le regard de l’observateur est moins scientifique que subjectif et souvent orienté par sa propre vision de son environnement. Avant l’invention des écritures, les récits circulaient certes mais par voie orale et dans un cercle relativement restreint. Qu’en resterait-il aujourd’hui ? Que comprendrions-nous à ces épopées venues du fond des âges qui hantent encore nos imaginaires ? Quels sens nos anthropologues, ethnologues, historiens et psychanalystes leurs donneraient-il ? Sans les tablettes d’argile de Babylone, que saurions-nous du code d’Hammourabi qui a conduit la vie des sociétés de la moitié du monde pendant plus de trois millénaires ? Sur la seule base des ruines antiques que saurions-nous de la pensée de Socrate, de la philosophie de Platon, de la poésie d’Homère et de Virgile ? Que resterait-il de la culture antique sans les papyrus, parchemins et autres coûteux vélins dont nombre d’entre eux ont d’ailleurs disparu par malveillance, ignorance ou simple négligence ? La technologie actuelle nous entraîne chaque jour un peu plus dans un monde virtuel. Que restera-t-il des courriels, "tweets" et "sms" qui articulent nos relations quotidiennes ? Que restera-t-il, en tout état de cause, de cette présente chronique qui prétend laisser des choses à penser ?