17_octobre

      Monté à la Capitale pour écouter le talentueux pianiste Benjamin Grosvenor au théâtre des Champs-Élysées dans un programme de Bach, Brahms, Berg et Debussy. Une petite cohue anime le quai de la gare traversé de courants d’airs. Le compartiment semble plus encombré de conversations téléphoniques que de voyageurs. Je laisse bientôt mon imagination vagabonder au gré des prairies qui défilent derrière la vitre sale. Jusqu’à quel point d’ailleurs les trains n’aspirent-il pas eux aussi de s’y baguenauder à force d’être condamnés à arpenter indéfiniment les mêmes rails ?  Hélas ou heureusement, les trains n’ont d’autre choix que de suivre leur chemin de fer d’une gare à l’autre. L’Homme, quant à lui, bien qu’empêtré dans son costume-cravate et son esprit de sérieux, n’hésite pas à sortir du cadre qui lui est assigné par sa nature biologique, les croyances qu’il s’est données et les dix commandements qu’il s’est prescrits. Mais il ne s’agit pas pour lui de musarder dans les champs, de compter les pâquerettes, de humer les champignons à l’automne ou d’écouter les petits oiseaux au printemps. Il n’en a pas le temps. L’homme s’égare seulement dans ses contradictions. Il n’adore rien tant que les paradoxes. Ainsi chacun de déplorer que le nombre des sans-abri augmente régulièrement et l’hiver approchant, ils feront bientôt les unes des médias. Chacun de déplorer, en même temps, que les terroirs se désertifient parce que les jeunes partent dans les banlieues faute de travail, que les commerces et les services publics baissent leur rideau faute de clients et que les volets des maisons se referment inexorablement faute d’habitants. Les sans-toits grelotent dans les villes, les logements libres se morfondent dans les campagnes. Les rails de la logique divaguent dans l’insondable énigme du progrès. Sous le saint patronage du Réchauffement Climatique et de Dame Écologie réunis, s’est récemment abattue sur Paris une journée sans voiture. Les piétons respirent à pleins poumons, les enfants courent au milieu des rues libérées, les cyclistes affichent des sourires larges comme un couloir d’autobus. Certains sont même montés de leur province en voiture pour pédaler en paix aux pieds de Notre Dame et de la Tour Eiffel. Grâces soient rendues à la cohérence cartésienne qui nous gouverne : En réalité, ce ne sont là que menus disfonctionnements inhérents à la condition humaine qui ne saurait être encore parfaite. Chacun est bien conscient que deux petits siècles, même éclairés par les Lumières des philosophes, ne suffiront pas à effacer des millénaires d’"obscurantisme". L’homme a d’abord cru à des dieux immortels établis dans les cieux et essentiellement occupés à se chamailler les faveurs des princesses et des bergères. Puis les olympes se vidèrent au profit d’un dieu unique et universel qui fonda son empire à coup d’épée, de sabre et de goupillon. Jusqu’à ce que la Révolution le renvoie dans son paradis et édicte une nouvelle loi : Liberté, Égalité et, éventuellement, Fraternité. Et le monde de marcher de guingois à la recherche d’un équilibre impossible où la liberté de chacun ne serait pas entravée par l’égalité pour tous. Mais le règne de cette religion des Droits de l’Homme et du Marché Libéral approche de sa fin. L’Intelligence Artificielle dont se dote à présent Sapiens règlera sans tarder le litige en imposant son propre code de pensée unique à 10 milliards de sujets. Ce qui laisse, hélas, bien peu de raisons de rêver.