20_octobre

       Regardé, il y a quelques semaines, un numéro de belle tenue de l’émission La Grande Librairie sur la chaîne du savoir et de la connaissance du Service Public. Un moment rare avec un animateur modestement en retrait et laissant la parole à ses invités au discours de haute volée humaine et philosophique. Quoiqu’on en dise, la télévision diffuse parfois des programmes qui méritent d’être regardés. Hélas,bien qu’ils ne rencontrent pas toujours les plus belles audiences, les organisateurs oublient rarement de les encadrer néanmoins de publicités. Elles agacent certes mais elles fleurent bon malgré tout le parfum mercantile de notre époque et reflètent bien le souci permanent des annonceurs pour le bien-être du téléspectateur et celui de leur chiffre d’affaire. Je viens d’en voir une financée par un fabricant d’appareils auditifs. Au cours d’une scénette d’à peine seize secondes une actrice par ailleurs tout à fait charmante s’inquiète avec commisération de l’âge de mes oreilles. Ma première réaction est de répondre que, globalement, elles devraient compter autant d’années que mes artères. En réalité, cette question m’interpelle surtout sur l’état général de mon corps. Or il vieillit. Toutes celles et tous ceux qui, comme moi, vivent cette redoutable expérience, savent bien qu’au fil des années on court de moins en moins vite et que la terre du jardin est de plus en plus basse. Il n’en reste pas moins vrai que, comme ces généraux d’antan si attachés à tenir "la" position, nous mettons toutes et tous un point d’honneur à garder toujours aussi droit que possible  ce tas de muscles, d’os et de viscères qui n’a que trop tendance à se voûter. Les conseils de maintien n’ont d’ailleurs jamais manqué. Ainsi et depuis la nuit des temps, le kamasoutra recommande-t-il les meilleures postures pour atteindre l’extase. Ainsi, à l’époque baroque, les médecins d’avant-garde expliquaient-ils à leurs patientes les tournures les plus habiles à pratiquer pour donner naissance à coup sûr à un héritier mâle. Qui ne se souvient également des admonestations découragées de ses parents : tiens-toi droit, ne met pas tes coudes sur la table ! Aujourd’hui encore maints magazines aux couleurs chatoyantes se font un devoir d’enseigner la bonne prestance à leurs lectrices avec, en illustration, une photographie de Pénélope Le Prévost droite comme un I sur le dos de sa jument Nayana ou de Clint Eastwood droit dans ses bottes dans "L’homme des hautes plaines". Soucieux de trouver des remèdes au mal de dos qui ronge malgré tout l’humanité, des chercheurs américains ont récemment réalisé une grande étude. Il appert que tenir le dos arrondi agit négativement sur le rythme cardiaque et influe directement sur la pression artérielle. Le désarroi apparaît bientôt avec son cortège d’inquiétudes et d’angoisses. La mélancolie n’est pas loin, la neurasthénie s’avance, l’anxiété s’insinue, la dépression s’installe, la libido part à vau l’eau et la pensée elle-même se dilue dans les méandres des neurones asphyxiés. Un port droit, au contraire, ne présente que des avantages. En descendant de leur arbre, les ancêtres de Sapiens avaient très vite compris l’intérêt de se redresser afin de voir arriver les lions et les panthères. Il autorise aujourd’hui non seulement à toiser de haut les petits chefs arrogants mais ouvre surtout la cage thoracique, favorise une profonde respiration et contribue ainsi à une bonne oxygénation du sang et à une riche irrigation du cerveau. Régulièrement stimulée, l’intelligence peut alors percer des œuvres d’aussi hautes futaies que celles des Michel Onfray, Philippe Sollers ou même Amélie Nothomb. Qui laissent, parfois, bien des choses à penser.