24_octobre

      Réquisitionné par ma vieille amie Marthe pour la conduire à la ville voisine. Je n’ai plus rien, me dit-elle ! Il ne lui manque en réalité que les quelques ingrédients que son potager ne peut pas lui fournir tels que des épices, du café, du thé, de l’huile, du sel …. Nous déambulons cahin-caha entre les étals, elle me désignant les denrées d’une canne jupitérienne et moi les enfournant dans le cabas. Nous ne sommes évidemment pas les seuls clients et en les observant, me revient en mémoire une anecdote entendue à la radio. Une conseillère mandatée par les Services Sociaux du Département accompagnait une jeune femme aux revenus forts limités entre les rayons d’un supermarché. Les emplettes s’amoncelaient dans le chariot dans un apparent désordre qui ne manqua pas d’intriguer notre fonctionnaire. Elle découvrit bientôt que sa "patiente" ne savait pas lire et qu’elle effectuait ses achats en fonction de la couleur orange des emballages. Outre que l’on voit bien par-là l’inconvénient de ne pas savoir décrypter les étiquettes, se révèle également l’art des commerçants pour écouler leur marchandise. Il est bien évident qu’arborer un bel aspect présente souvent un avantage certain. Une belle femme attirera plus le regard qu’un laideron, les formes aérodynamiques d’une calandre retiendra mieux l’amateur de voitures, la couverture attrayante d’un livre saura séduire le lecteur occasionnel. Les artistes du marketing et autre merchandising le savent bien et l’embarras du choix risquant de gâcher le plaisir de l’achat, comme l’écrit si bien Jean-Louis Fournier, ils doivent déployer des trésors d’imagination pour éblouir le consommateur. Avant la révolution industrialo-agricole de l’après-guerre, le monde vivait dans l’ombre noire de la famine. Dans notre monde occidental de surabondance, nous vivons dans l’angoisse du diabète, du surpoids et de l’obésité. Nos sociétés dites avancées affectent aujourd’hui plus de ressources financières à la consommation de produits et de régimes amincissants qu’il n’en faudrait pour nourrir convenablement tous ceux de par le monde qui souffrent de malnutrition. La peur ancestrale de la faim et la recherche du plaisir sucré de l’enfance nous incitent à dépenser beaucoup pour manger trop et mal. Les codes sociétaux, la mode et le souci de notre santé nous incitent ensuite à dépenser beaucoup pour maigrir. Avec notre complicité, le système consumériste qui nous gouverne gagne à tous les étages. Se sont, hélas, les plus pauvres qui sont amenés à se gaver de pizzas et de hamburgers. Plus cultivés et mieux avertis, les plus riches peuvent s’alimenter bio et pratiquer des sports pour éliminer les calories excédentaires absorbées à l’"apéro" ou au cours des diners en ville. Avant que Sapiens n’invente le labourage et le pâturage, les différences entre les individus ne relevaient guère que de l’apparence. Grand maigre et petit gros, fort comme un ours et faible comme un moineau. Lorsque le paysan se mit à engranger ses récoltes dans des silos, s’installèrent deux catégories supplémentaires. Ceux qui pouvaient manger à leur faim grâce à leurs réserves et ceux qui n’en pouvaient mais. Les premiers se firent aristocrates et bourgeois, les seconds devinrent ouvriers agricoles puis ouvriers d’usine. Aujourd’hui comme hier, ces derniers se voient confrontés bien plus que les premiers aux problèmes de santé inhérents à une mauvaise alimentation, à un travail répétitif et peu épanouissant sinon même dangereux. En découlent une moindre estime de soi, une crainte de l’avenir et le ressentiment à l’égard des mieux servis. Allons-nous persister sur ce chemin de l’injustice et de l’inégalité ? Voilà qui laisse bien des choses à penser.