31_octobre

        Les anciens du village et ma vieille amie Marthe sont catégoriques : ce n’est pas le moment de travailler la terre. Le jardinier est fortement encouragé à se reposer. Installez-vous devant votre cheminée et lisez. Lisez par exemple L’Ordre du Jour d’Éric Vuillard, l’Indocile d’Yves Bichet ou, à défaut, le rituel Amélie Nothomb de rentrée. Réécoutez Messe pour un temps présent de Pierre Henry, Maria Callas en Médée dans l’enregistrement du 7 mai 1953 à la Scala sous la direction de Léonard Bernstein ou, à défaut, les dernières chansons d’amour de Julien Clerc. Mais abandonnez toute idée de jardinage productif en cette période de lune montante. Le campagnard se laisse d’autant plus facilement convaincre qu’il a décidé de visiter, comme chaque année, sa Normandie natale et de revoir les pommiers, les bocages, le gigot de mouton présalé, le camembert et la teurgoule de son enfance. Il était autrefois conseillé au voyageur au long cours d’emprunter les "petites routes de campagne" plus pittoresques et moins encombrées que celles des itinéraires bis, eux-mêmes moins embouteillés que les grandes nationales si fréquemment surveillées par la maréchaussée motorisée. Ces voies sont désormais désertées au (grand) profit des autoroutes payantes. C’est pourquoi, renonçant malgré tout aux chemins noirs si chers à Sylvain Tesson ou même aux chemins vicinaux célébrés par Jean Giono et Henri Vincenot, le campagnard remonte tranquillement vers les côtes de la Manche en serpentant de sous-préfecture en chef-lieu de canton par les routes départementales, n’hésitant pas à respecter la pause obligatoire tantôt au Café du Centre, tantôt à l’Auberge de la Source, tantôt au Relais de la Grange aux Oies. Annonçant la nuit, un brouillard translucide recouvre la bonne ville de Falaise lorsque, après avoir contourné plusieurs modernes ronds-points ornés de leur compagnie de Vikings ou de leurs conquérants d’Hasting, j’en franchis la porte des Cordeliers. Le château de Guillaume le Bâtard dresse sa masse ombrageuse sur la petite place où m’accueille un couple de vieux amis aux cheveux aussi argentés que les miens. La soirée sera évidemment consacrée aux nostalgiques évocations du bon vieux temps jadis ponctuées, çà et là,  de mélancoliques dégustations de bourdelot, de grivette, de brandon et de tarte aux pommes arrosées de pommeau maison et de poiré artisanal et clôturées d’une rasade de "calva" de derrière les fagots. Mon hôte laisse le soin à son épouse d’assurer le service. L’arthrose qui tord ses mains ne le lui permet plus. Il a même dû renoncer à taquiner les claviers de l’orgue Parisot de Notre Dame de Guibray. À ce propos, Thierry (Escaich) ne viendra probablement pas cette année s’y dégourdir les doigts. Avec la promotion de par le monde de son Baroque Song… ! Le lendemain, la traditionnelle pluie automnale m’accompagne sans relâche jusqu’à la bourgade où reposent les miens. L’ombre de l’église se détache sur la grisaille du ciel, protectrice ou menaçante selon l’humeur ou la croyance. Le cantonnier a soigneusement ratissé le gravier des allées, arraché quelques mauvaises herbes envahissantes et redressé les croix de bois fatiguées par les années. Quelques tombes sont déjà ornées de leur chrysanthème. Je dépose le mien après avoir chassé feuilles mortes et fleurs fanées qui souillent le marbre noir. Dormez en paix ! Vous me manquez, bien sûr, et me manquerez toujours. Mais vous ne trouveriez plus votre place dans notre monde d’aujourd’hui. Et celui qui vient laisse bien des choses à penser.