voeux_gui

       Au-dessus de la porte d’entrée, la poignée de gui rappelle que nous venons de célébrer le solstice d’hiver, sur la table de la salle à manger trône la brassée de houx cueillie dans le chemin qui longe mon courtil et dans la cheminée, la branche de pommier embaume l’air de fragrances de miel et de genets en fleurs. Allongée sur le canapé, la petite Anaïs dort d’un sommeil de loir, dans le fauteuil qui me fait face, Juliette, sa mère, l’enveloppe d’un regard de tendresse et sur la chaîne hi-fi, Anne-Marie Dubois égrène les Années Pèlerinage de Franz Liszt. Après l’effervescence des derniers jours, cet intermède de calme et de sérénité invite à la méditation.

     Au cours de l’année écoulée, les convulsions habituelles ont secoué le monde et ébranlé nos sociétés. Ouragans, inondations, incendies, pollutions, guerres, famines. Chambardements politiques, confusions syndicales, attentats terroristes et migrations tragiques. Disparitions de notoriétés politiques, littéraires, musicales, scientifiques ou du spectacle qui nous appauvrissent. Disparitions d‘êtres chers, amis, amours, parents, enfants qui nous brisent. Les événements s’enchaînent et se succèdent sans suite logique, attisant parfois les angoisses et les peurs. Nous les vivons et subissons au jour le jour, sans guère pouvoir y apporter plus que nos maladresses inconscientes, nos petits renoncements quotidiens et nos infimes actions noyées dans l’incohérence apparente des actions collectives. En établir un inventaire qui s’ajoutera aux regrets, aux remords ou aux larmes sera, comme toujours, désagréable sinon douloureux. Mais nous avons aussi connu des joies. Des joies de cœur et d’âme. Des joies simples comme le spectacle d’un coucher de soleil, l’épanouissement d’une fleur, le rire d’un enfant et des joies de poids comme une victoire sur soi, des rencontres, des amours, des retrouvailles. Les premiers ne s’oublieront pas, bien sûr. Ils sont parfois si profondément ancrés dans chaque fibre de nos corps et de nos mémoires qu’ils ne sauraient disparaître. Mais ils s’estomperont au fil du temps qu’ils enrichiront de leurs mille douleurs. Les secondes ne furent peut-être qu’éphémères mais elles s’ajouteront aux quelques bonheurs arrachés aux revers et aux déceptions. Et tout cela fera une vie plus dense et plus forte. Et tout cela portera peut-être l’énergie suffisante pour construire des projets sinon même des résolutions. Ah les résolutions des débuts d’année ! Elles sont souvent le terreau idéal à de procrastinations futures. Parce que nous ne sommes que des êtres humains, imparfaits, versatiles, capricieux, velléitaires. Parce que, dès le retour des petites habitudes ordinaires, il sera difficile de persévérer. Alors promettons-nous modestement plus d’empathie, de bienveillance et de sourires. En un mot, promettons-nous d’emprunter en toute chose le trottoir ensoleillé.

      Mais le téléphone de Juliette s’allume avec un petit bourdonnement agacé. Comme mue par quelque ressort secret, Anaïs se redresse : c’est Papa ! Le temps de se glisser dans un manteau, de chausser des bottes et elles s’enfoncent dans la nuit, elles n’ont que quelques pas à franchir pour regagner la maison. Anne-Marie Dubois achève la "Prédication aux oiseaux deSaint François d’Assise" . Son message," aimez-vous les uns les autres ", demeure, hélas, d’actualité. Alors, osons !

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