aubes

       La nuit aborde ses lisières lorsqu’un poids soudain s’abat sur moi. Je grogne, je rabroue, je bougonne quelque réplique acerbe. Mais ma main ne rencontre que la fourrure soyeuse et délicate de mon chat César qui grogne à son tour. J’ouvre les yeux. La pâleur du jour esquisse à gros traits la silhouette d’un fauve gigantesque qui me toise sans broncher. Agacé, je renvoie vertement mon greffier à ses assises mais ses yeux, immobiles, percent l’obscurité de deux points verts accusateurs. Tel Caïn dans sa tombe, j’implore son pardon et recherche à tâtons l’interrupteur du plafonnier. Le premier essai se révèle infructueux. Le second lui ressemble. Pas d’électricité !                                                                                                                                                             Quelque bourrasque quelque part aura coupé des fils. J’imagine les ouvriers dans leur nacelle tentant de réparer, le boulanger dans son fournil querellant l’infortune qui l’empêche de cuire son pain et derrière son comptoir la tenancière du bureau de tabac-presse pleurant son tiroir-caisse cadenassé. Hélas, comme l’écrit Jacques Rancourt, la journée est bien partie pour durer car depuis ma fenêtre, j’observe avec chagrin la naissance d’un matin souffreteux qui hésite encore entre brume et crachin. Comment pouvait-on vivre autrefois sans électricité ?  Entre orages et éruptions volcaniques, le feu existe depuis la nuit des temps mais les traces avérées de sa domestication par des hominidés ne remontent en Europe qu’à 400 000 ans tout au plus. Sapiens lui-même, en dépit de sa dextérité et de son intelligence, devra attendre d’entrer dans l’ère du paléolithique supérieur pour se risquer à pénétrer durablement dans les grottes périgourdines. Et il continuera longtemps encore à ne s’abriter que sur le seuil de leurs bouches noires et mystérieuses pour profiter au mieux de l’éclat du soleil. Torches, brûle-joncs, lampes à huile, bougies de suif ou chandelles de cire d’abeilles apporteront plus tard un confort opportun. Il fallait cependant une excellente vue à Michel de Montaigne pour déchiffrer les innombrables manuscrits de sa bibliothèque et rédiger ses fameux essais. Charlemagne avait bien inventé l’école, non seulement peu de sujets y avaient toutefois accès mais moins encore les moyens de pratiquer la lecture et l’écriture. Madame Bovary elle-même serait peut-être restée dans le secret du cabinet de Gustave Flaubert sans l’invention du bec de gaz. La maîtrise de l’électricité devenait indispensable. Elle éclairera grandement la situation. Mais d’abord dans les villes et chez les riches. Au sortir de la dernière guerre, de nombreuses campagnes reculées en jouissaient encore peu. Les syndicats d’électrification la porteront jusque dans les fermes les plus isolées et l’on put dès lors lire les blagues et les dictons de l’almanach Vermot, non plus à la lueur du cantou mais à celle d’une ampoule accrochée à son chapeau chinois et rapidement bardée de chiures de mouches et de papillons affolés. On voit par-là que tout n’était pas mieux avant. Grâce à la modernité, on peut dorénavant et sans difficulté, mais non sans risque parfois, se plonger dans un roman de Philippe Sollers, un pavé de Michel Onfray ou la énième autofiction de Christine Angot.                                                                                                                                                                                             La Genèse rapporte que l’un des premiers chantiers de Dieu fut de créer la lumière. Elle se révèlera essentielle aux arbres et aux courgettes pour la pratique de la photosynthèse, aux tomates et aux fraises pour murir et à l’homme pour produire et fixer la vitamine D. Cette dernière renforce son organisme, gonfle son moral et ragaillardit sa libido. Brûle alors en lui une puissante lumière intérieure qui fait briller ses yeux, dessine des sourires sur ses lèvres et aiguise son empathie et sa bienveillance. Et l’Homme devient alors ouvert aux plus hautes destinées. (Photo : Jean-Christophe Laforge)

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